On ne va pas parler d'Ennemis publics de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy: tout et trop sans doute a déjà été dit sur cet échange bricolé et surmédiatisé entre deux stars aussi conspuées qu'omniprésentes.
Un mot quand même sur la très intéressante réflexion initiale de Houellebecq qui dresse un double portrait, portrait facilement ironique à première vue, et cependant plus subtil et amer qu'il n'y paraît.
"Tout, comme on dit, nous sépare _ à l'exception d'un point, fondamental: nous sommes l'un comme l'autre des individus assez méprisables.
Spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques, vous déshonorez jusqu'aux chemises blanches que vous portez. Intime des puissants, baignant depuis l'enfance dans une richesse obscène, vous êtes emblématique de ce que certains magazines un peu bas de gamme comme "Marianne" continuent d'appeler la "gauche-caviar", et que les périodistes allemands nomment plus finement la "Toskana-Fraktion". Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l'auteur du film le plus ridicule de l'histoire du cinéma.
Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux: ce serait encore me faire trop d'honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante famille des anarchistes de droite; fondamentalement, je ne suis qu'un beauf. Auteur plat, sans style, je n'ai accédé à la notoriété littéraire que par suite d'une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser.
A nous deux, nous symbolisons parfaitement l'effroyable avachissement de la culture et de l'intelligence françaises, récemment pointé, avec sévérité mais justesse, par le magazine "Time".
Si on connait assez mal Houellebecq, on pensera qu'il ridiculise ses adversaires en alignant malicieusement tous les jugements à l'emporte-pièce auxquels BHL et lui ont régulièrement droit. Ce n'est pas faux, mais incomplet.
Car quiconque est un tant soit peu familier de ses écrits reconnaîtra une dose de sincérité considérable. BHL "philosophe sans pensée mais non sans relations", ses propres succès liés à des "critiques déboussolés", mentalité de "beauf", et tout cela symptôme de "l'effroyable avachissement de la culture et de l'intelligence françaises"?_ certainement Michel Houellebecq y croit dans une large mesure. Dans quelle mesure exactement? Impossible à discerner, et il n'est pas certain que l'auteur le sache lui-même. Il s'est engagé là dans un 3° degré flottant, la voie de la dérision pure. Caractéristique principale: contrairement à l'ironie voltairienne, à deux faces et à ce titre aisément lisible, la dérision pure frappe tous azimuts, n'épargnant personne _ et surtout pas le locuteur, ruinant in fine le ricanement par le ricanement.
Je connais bien (à un niveau tout à fait amateur, cela va sans dire) cette sensation très particulière, ce plaisir d'entrer dans une dérision à multiples facettes, où on finit par ne plus distinguer soi-même ce que l'on dit le plus sérieusement du monde et ce que l'on dit juste pour rire; un état du sens intermédiaire, indécis, terriblement vain à la longue, mais tellement jouissif.
Ainsi j'en suis persuadé, quand Michel Houellebecq écrit: "mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser", il se moque de ses détracteurs qui réduisent sa démarche à de simples gesticulations, mais en même temps, il dit et il pense vraiment: "mes provocations poussives ont depuis, heureusement, fini par lasser". Flottement riche en combativité et en amertume.
Ce seul trait suffirait à distinguer radicalement la présence de Houellebecq dans ce livre de celle de BHL, qui avance, lui, d'un pas martial et insouciant sur la route du premier degré (ses tentatives d'humour sont en général... comment dire?... les mots me manquent, là).
Par ailleurs, sans vouloir trop m'avancer sur la trajectoire houellebecquienne, je crois qu'il marque là la fin d'un cycle; le bilan n'est pas (totalement) joué. Echec quasi-programmé du film puis de ce livre d'entretiens dans la foulée, l'écrivain enterre, à coups de 3° degré poussé dans ses dernières limites, ce qu'il a été ou a pu représenter. Et du coup, plutôt que de déclarer comme beaucoup que Houellebecq est "fini" (beaucoup répètent même à l'envi que son seul bon ouvrage, c'était son premier), je crois qu'il va repartir, ailleurs, différemment.
La dérision peut être bien vaine; mais elle peut aussi, sans doute, aider à dépasser son propre système de pensée. Et Michel Houellebecq, écrivain majeur, qu'on le veuille ou non, ne sera pas éternellement "assez méprisable".
(sur la photo: Michel Houellebecq jouant au beauf qui aime son chien et montrant qu'il aime vraiment son chien comme tout beauf et montrant ainsi qu'il est et qu'il n'est pas un beauf)
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