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Antimanuel ou anti-littérature?



    
     François Bégaudeau exaspère, il le sait, il en joue, et il sort donc opportunément un Antimanuel de littérature , au cas où quelqu'un le supporterait encore.

     Comme voulu comme prévu, des journalistes et blogueurs distingués lui sont aussitôt tombés dessus, n'hésitant pas à déformer allègrement ses affirmations (par exemple, j'ai vu et revu chez ses détracteurs que Bégaudeau refuse les synonymes ou met sur le même plan littérature et liste de courses... ce qui est tout simplement faux: quiconque lit son antimanuel pourra le constater). Ces jugements expéditifs des tenants de la Grande Littérature conviennent à Bégaudeau qui se présente justement comme le roi des anti-réacs.
     Essayons donc d'être exaspéré en restant lucide et honnête.

     Premier constat: Bégaudeau sait qu'il avance en terrain miné. Du coup, provocateur mais pas suicidaire, il se garde bien de délimiter franchement le territoire littéraire. Il préfère le parcourir en long et en large, en petites foulées, abordant une multitude de questions éternelles de biais: la naissance de la littérature, son avenir, ses traits distinctifs, son rapport à la vérité, le problème de l'inspiration, le statut de l'écrivain, le style, tout, vraiment tout est évoqué et rien n'est tranché, du moins en apparence.
     L'objectif avoué est simple: nulle prescription (puisque antimanuel), il faut que le lecteur s'interroge sur la littérature sans tabou, qu'il trouve lui même les réponses en dépoussiérant ses vieux classiques. L'arme de Bégaudeau: la dérision libératrice, le contre-exemple qui ruine telle ou telle conception archaïque, la pirouette qui brouille les pistes et empêche le lecteur de savoir ce que l'auteur pense vraiment. Le passage sur les clichés est caractéristique: après s'être gaussé comme tout un chacun des formules figées exemple à l'appui, Bégaudeau se moque d'une recherche effrénée de l'originalité, en corrigeant jusqu'à l'absurde l'exemple en question. Balle au centre. A chacun de se débrouiller.

     Deuxième constat: Bégaudeau a une idée derrière la tête, et il avance à pas de loup avec ses gros sabots (oui, l'image est mauvaise, mais elle correspond bien à l'esprit de l'antimanuel). Plus on avance dans les chapitres et plus la cible apparaît clairement: les écrivains qui se prennent au sérieux et ne jurent que par la culture, leur morosité nostalgique, leur pose d'aristocrates. 
     Alors là le Bégaudeau en pleine croisade démagogique met les bouchées doubles, et ça se gâte très vite: l'écrivain doit être fantaisiste et adepte du second degré? hop François donne le bon exemple en déconnant à donf: c'est difficile à croire, mais la moitié de l'ouvrage, c'est à dire quand même l'équivalent de 100 pages, est constituée uniquement de blagues, calembours, anecdotes cocasses, anachronismes, clins d'oeil à l'actualité politique ou people, pseudo-vannes entre auteur et éditeur et vraies-fausses private joke, on y trouvera la panoplie du parfait gérant de Farces et Attrapes. 
     Sur le fond, notre dépoussiéreur affirme peu, mais insinue beaucoup. Par exemple qu'il y a des chansons de Cabrel ou Renaud qui peuvent bien valoir telle oeuvre pléiadisée; ou qu'un vibrant éloge funèbre d'un footballeur dans les pages Sport de Libération  est éminemment littéraire. Faire tomber l'art d'écrire de son piédestal et élargir les perspectives pour emmerder les crispés et les snobs: dans sa vision binaire et avec un évident souci d'efficacité, Bégaudeau balance la littérature avec l'eau des littérateurs.
     Ce qui lui permet en fin de compte d'énoncer quelques contre-vérités en jouant sur les mots. Par exemple quand il croit tordre le cou au "Beau" en quelques lignes ("Beau, Le Procès ? Soyons sérieux.") alors qu'il s'attaque en réalité au Joli qui n'est que la forme édulcorée et mensongère du Beau. Emporté par sa fun entreprise, il ne s'embarrasse guère de distinguos pourtant attendus. Ou encore quand il décrète, péremptoire et d'une désarmante naïveté, que la littérature est une notion artificielle parce que très récente, la preuve (lol?) étant que le mot ne s'est imposé en France qu'au XVIII° siècle. On conseillera donc à notre anti-historien de lire La Poétique d'Aristote, si toutefois ce théoricien de jadis ne lui paraît pas trop vieilli.

     Troisième constat: cet Antimanuel n'est peut être pas aussi redoutable et stimulant que dans les rêves de Bégaudeau. Car à trop vouloir montrer aux jeunes qu'il est cool, aux vieux qu'il connaît ses classiques sur le bout de ses doigts de jongleur, aux universitaires qu'il maîtrise le discours critique, à la nouvelle vague qu'il est immergé dans la littérature-en-train-de-se-faire, aux théoriciens qu'il peut théoriser et aux praticiens qu'il pratique non stop, je ne vois pas bien au final QUI peut se sentir concerné; ça va se vendre, c'est sûr, mais se lire? D'où un déchirant appel à témoins: si toi qui lis ce billet tu as lu et aimé l'Antimanuel de littérature, fais toi connaître dans les commentaires: je veux savoir qui tu peux être, extraordinaire visiteur.
     Bon François, il faudra peut être se contenter de la Palme d'Or, hein? _ pour le Nobel, je crois que ce n'est pas pour tout de suite.
Marco · 2822 vues · 38 commentaires
09 Oct 2008. 20:20:57

Lien permanent vers l'article complet

http://marc-sefaris.sosblog.fr/Premier-blog-b1/Antimanuel-ou-anti-litterature-b1-p57062.htm

Commentaires

Commentaire de: Thaïs [ Visiteur ] Site web
Je vois trois catégories de lecteurs :
1) Les critiques littéraires classiques, là ils font leur job et vont surement démonter ce manuel. Je dirais ils sont payer pour cela.
2) les lecteurs amateurs et réguliers. Que peut leur apporter ce manuel ? Rigoler un bon coup ? Pour ma part, je préfère relire Desproges.
3) Les surfeurs, c'est à dire ceux qui ne lisent pour ainsi dire jamais mais qui seront attirés par le livre suite au film et au matraquage commercial ; Ils vont le lire pour être dans le coup et avoir l'impression de comprendre la littérature. Bof ! remarque on ne sait jamais, si cela peut être l'occasion pour eux de lire plus...voyons le bon côté des choses !
   10/10/2008 @ 09:13:57
Commentaire de: Véra [ Visiteur ] Site web
Il y a aussi une quatrième catégorie : les paresseux qui s'en temponnent le coquillard d'être dans le coup et lisent au degré de leur fantaisie...
Je suppose qu'une cinquième ou sixième catégorie va suivre ? ;)
   10/10/2008 @ 10:54:01
Commentaire de: Nicolaï Lo Russo [ Visiteur ] Site web
Bon billet, Marco. Qui a le mérite de parcourir de haut en bas et de droite à gauche le bouquin de Bégaudeau. (Et, d'un autre côté, d'éviter de l'acheter car on "imagine très bien".) N'empêche, le mérite de son opus, aussi démago qu'il soit, est de faire exploser le côté "grave" de la littérature — ce qui par ailleurs est la ligne directrice de la collection "anti" manuel (anti-économie, anti-philosophie, etc). C'est assez salutaire pour nombre de lecteurs de se sentir enfin "concernés" par toutes ces matières par trop "universitaires" comme tu dis. D'aucuns y verront évidemment un abject nivellement par le bas (Tu vois, coco, dans les Carambars y aussi de la littérature ! la littérature est partout partout partout ! Jusque dans ton Ajax WC, fiston !), alors que d'autres y verront une saine démocratisation, une ouverture aux "gens de peu" des Lettres, voire un uppercut à ce hautain "monstre".
On te sent partagé, ni vraiment pour, ni vraiment contre (comme à ton habitude), tu joues des plateaux, y a du bien, y a du pas bien, tout ça. Pour ma part, je n'ai pas véritablement d'avis tranché sur ce genre de chose. Un jour ça va me gaver, un autre je vais tomber sur une page sensass qui va me mettre de bonne humeur. Mais si ça peut être utile à quelqu'un, faire plaisir à un autre, tant mieux. Tout est dans le placement du curseur. Un livre trouve toujours sont public, fût-il réduit à une seule personne :) A part ça, "il avance à pas de loup avec ses gros sabots", j'aime assez, moi.
   10/10/2008 @ 12:24:24
Commentaire de: T [ Visiteur ]
Bonjour Marco,
Je préfère ne pas lire ce truc pour ménager ma tension artérielle. Il y a un pas gigantesque (de loup?) entre arrêter de mettre la littérature sur un piédestal inaccessible et la dénigrer avec toutes la mesquinerie du ressentiment.

L'antimanuel de Bégodeau me rendra méchant et je soupçonne que la haine n'est pas le meilleur moteur littéraire au fond... Arès votre article cela me parait assez clair.

Considérer la littérature pour ce qu'elle est d'accord, un art qui demande une part de talent et beaucoup de travail. Avec une fois par siècle l'apport immense d'un ou deux génies. ca suffira.

Mais la faire se vautrer dans le ramassis de lieux communs journalistique, non merci. C'est un mensonge que je ne consens pas à des élèves de banlieue dont je ne veux pas voir la caricature cinématographique et à qui je souhaite mieux que l'affreuse démagogie suintant de l'antimanuel littéraire de ce vil Bégodeau.
   10/10/2008 @ 12:53:14
Commentaire de: maude [ Visiteur ] Site web
Pour aller dans ton sens, je viens de lire un article de Bégaudeau dans le magazine féminin DS. Un peu à la manière de Balzac, il y est censé faire l'éloge de la femme de 30ans et il commence son papier en nous annonçant que cette grâce propre aux trentenaires, on peut aussi la rencontrer chez des femmes de 40, 50, voire 60 ans. C'est bien ; il n'aura fâché ni ma mère, ni ma grand-mère!
   10/10/2008 @ 17:47:00
Commentaire de: maude [ Visiteur ] Site web
J'aurais pu ajouter que ce magazine est destiné à une femme urbaine, trendy et jeune - disons moins de 36 ans - (j'en ai 35)!
Mais Bégaudeau, c'est un gentil.Et les femmes aiment les gentils.
Moi, je le lirai son antimanuel au titre mal-choisi et tant pis s'il cherche -instinctivement- le consensus. Je préfère cela aux polémiques stériles.
   10/10/2008 @ 17:51:33
Commentaire de: Marco [ Membre ] Site web
@ Thaïs et Véra: on peut effectivement envisager une autre catégorie de lecteurs intéressés par cet antimanuel: les deux ou trois amis auxquels il fait sans arrêt allusion dans ses exemples-blagues...

@ Nicolaï: disons que j'ai essayé de comprendre sa logique avant de le critiquer... mais on ne va pas se raconter d'histoire, je ne suis pas du tout neutre... en fait, il y a bien des passages qui sont intéressants dans son antimanuel (et dont je n'ai pas trop parlé ici), comme ses remarques sur l'usage de la virgule (pas révolutionnaires, mais bien vues et bien illustrées), ses attaques contre la littérature "onaniste", son évocation du petit monde des écrivains amateurs dont les lecteurs sont... d'autres écrivains amateurs, ses sarcasmes sur le prétendu déclin sans fin de la littérature françouaise... (sans parler d'un passage de 10 lignes p.192 sur les pistonnés: du concentré de Wrath! que je laisse à l'appréciation de chacun:). Mais outre le ton comico-lourdingue de l'ensemble, il y a le combat idéologique qui me semble vraiment à côté de la plaque: désacraliser la littérature, est-ce la priorité? franchement? des centaines de milliers de gens écrivent et sont prêts à tenter l'aventure de l'édition: on peut difficilement dire que la Littérature paralyse tant que ça; et je croise tous les jours des jeunes qui considèrent que S. King est le plus grand écrivain du monde: on ne peut donc pas dire que les Monuments du Passé donnent des complexes... Bref, je pense que Bégaudeau brouille les pistes plus qu'il ne dépoussière.
   10/10/2008 @ 21:04:14
Commentaire de: Marco [ Membre ] Site web
@ T: je vous comprends, sans partager votre virulence; sa vision de la littérature se veut élargie et en réalité est appauvrissante; cependant, je crois que Bégaudeau n'invente rien et donc ne menace rien: ce qu'il dit est déjà dans l'air depuis pas mal de temps. Par ailleurs, je reste persuadé que sa volonté de jongler avec références classiques et écrits contemporains de toutes sortes ne "pasera" pas bien, quel que soit le lectorat.

@ Maude: pour aller dans ton sens qui va dans le mien: l'auteur consacre plusieurs pages aux femmes de plume, faisant plus que défendre la parité: il nous montre que les femmes sont de formidables observatrices du réel, avec par rapport aux hommes la sensibilité en plus et la vanité en moins; oui, Bégaudeau semble bien miser sur les femmes pour le lire, mais pour nourrir la littérature, j'ai un doute; car si ce petit coquin est enthousiaste dans la théorie, il est nettement plus frileux au moment de la pratique: parmi les nombreux textes d'auteurs célèbres et méconnus qu'il propose en annexe de chaque chapitre, on trouvera peu, très peu, très très très peu de femmes...
   10/10/2008 @ 21:31:25
Commentaire de: Anne-Sophie [ Visiteur ] Site web
Ah... Toi aussi il t'énerve le François ! Parce qu'à lire la presse et en particulier Télérama qui fait une couv' chaque fois qu'il est question de lui, de son actu, de ses livres, film, etc, etc (sur Entre les murs, il y a eu un sacré paquet de couv'...), on a l'impression qu'il est l'écrivain le plus génial qui soit. Je mets entre arenthèses PIerre Assouline qui ne peut pas sentir F. qui le lui rend bien d'ailleurs. Quant à ce livre, c'est une commande qu'il aurait accepté de faire à condition de "déconner", on peut dire qu'il a réussi !
   10/10/2008 @ 22:42:49
Commentaire de: tang [ Membre ] Site web
Oui bien sûr, ma virulence vient sans doute de ce que j'ai choisi de ne pas même tenter de jeter un oeil à son oeuvre. Ce n'est pas très noble, on a tous nos petites bassesses.

J'écoule mon ressentiment sur le net dans des réactions épidermiques, pour préserver ce que j'essaie plus profondément de faire à mon petit niveau pour lutter contre le laid en écrivant de petites choses que je crois belles et vraies.

Qu'on me pardonne donc ces crachotages mesquins... Bien à vous.
   11/10/2008 @ 11:25:11

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