Ce que je ne veux pas écrire.

Il est entendu que chacun doit trouver sa propre écriture; vouloir marcher sur les traces de tel ou tel auteur admiré est non seulement peu courageux, mais aussi franchement absurde.
Il n'en est pas moins vrai que certains écrivains se dressent immanquablement dans notre esprit, comme autant de phares, et d'autres au contraire nous apparaissent comme des écueils, dangereux récifs ou tourbillons vains. Et les seconds ne sont pas moins importants que les premiers: ils constituent également, à leur manière, des points de repère.
Lisant de près il y a peu Le Goût des femmes laides de Richard Millet, j'ai découvert l'un de ces phares négatifs, mon parfait contre-modèle, exactement ce que je ne veux pas écrire. Ce qui tombe bien, puisque je n'en suis sans doute pas capable. Mais là n'est pas la question: ce qui m'a intéressé, c'est trouver le style littéraire que je risquerais d'approcher si je suivais mon penchant naturel (ou pour mieux dire: mon penchant culturel), et qui est à l'opposé de mes désirs.
La première demi-page pour mieux voir de quoi il retourne:
" Comme la plupart des hommes, j'ai raté ma vie sexuelle.
De cet interminable naufrage, je crois pourtant m'être moins mal tiré que d'autres. Je n'ai ni vice ni manie à révéler, ni même d'irrépressibles penchants à la sincérité qui me feraient avouer à une femme de quarante ans que je n'aime que les très jeunes filles, à une femme aux seins menus que je ne peux étreindre que celles qui en ont d'opulents, ou à une jolie personne que la beauté me fait peur. Rares d'ailleurs les femmes que l'on puisse dire belles, presque toutes étant en quelque sorte des laiderons qui s'ignorent, avant d'apporter en aimant la preuve du contraire; plus rares les hommes qui aiment vraiment les femmes; et quasi impossibles en fin de compte l'amour, le bonheur, le pur feu du désir. C'est d'ailleurs l'impossible qui gouverne les rapports amoureux."
S'agit-il d'un bon et beau texte? Assurément, c'est pensé (avec le pessimisme qui sied à toute oeuvre prétendant au statut de classique) et bien écrit, comme le martèle la 4° de couverture: "Richard Millet cerne au plus près les tourments de la dissonance et de la solitude, et livre, dans une langue superbe, une singulière éducation sentimentale".
Pourtant, cette langue génère en moi plus de malaise que d'admiration. Peut être précisément parce que les phrases s'exposent à la vue avec un peu trop de superbe?
Sans rentrer dans les détails stylistiques, ce qui frappe immédiatement, c'est la recherche de l'équilibre rythmique et de la formule close, définitive. Dès la première phrase: semi-provocation de bon aloi avec sage symétrie (à une syllabe près: 7/8). Puis cascades de rythmes ternaires: 3 "ni", 3 figures de femmes possibles ("40 ans", "seins menus", "jolie personne") soulignées par une triple antithèse, gradation en 3 temps ("rares", "plus rares", "quasi impossibles"), et clausule avec énumération à 3 termes ("amour", "bonheur", "désir"). Et dernière phrase de l'extrait reliée à la précédente par la reprise de "impossible", et répondant à la toute première à la fois thématiquement et rythmiquement.
Bref, tout cela est travaillé, harmonieux, et la rigueur de ces phrases impeccables apporte le contrepoint attendu aux multiples disgraces corporelles évoquées tout au long du roman.
Et voilà bien le problème: chaque détail est visiblement pensé, et les 234 pages suivantes ne font que confirmer l'impression laissée par la première: une sorte de gigantesque dissertation sur le thème de la laideur, ses manifestations ses causes ses conséquences son origine les solutions les impasses, le tout agrémenté de moult illustrations pertinentes. La littérature comme une idée dont il faut décliner toutes les variantes avec un maximum de clarté, pour en extraire la vérité. Le roman comme une somme de maximes habilement enchaînées.
Ce que je veux éviter, malgré ou du fait de ma formation tragiquement scolaire.
Reste à dire ce vers quoi je tends, ou voudrais tendre.
A suuuuiiiiivre, donc...
Il n'en est pas moins vrai que certains écrivains se dressent immanquablement dans notre esprit, comme autant de phares, et d'autres au contraire nous apparaissent comme des écueils, dangereux récifs ou tourbillons vains. Et les seconds ne sont pas moins importants que les premiers: ils constituent également, à leur manière, des points de repère.
Lisant de près il y a peu Le Goût des femmes laides de Richard Millet, j'ai découvert l'un de ces phares négatifs, mon parfait contre-modèle, exactement ce que je ne veux pas écrire. Ce qui tombe bien, puisque je n'en suis sans doute pas capable. Mais là n'est pas la question: ce qui m'a intéressé, c'est trouver le style littéraire que je risquerais d'approcher si je suivais mon penchant naturel (ou pour mieux dire: mon penchant culturel), et qui est à l'opposé de mes désirs.
La première demi-page pour mieux voir de quoi il retourne:
" Comme la plupart des hommes, j'ai raté ma vie sexuelle.
De cet interminable naufrage, je crois pourtant m'être moins mal tiré que d'autres. Je n'ai ni vice ni manie à révéler, ni même d'irrépressibles penchants à la sincérité qui me feraient avouer à une femme de quarante ans que je n'aime que les très jeunes filles, à une femme aux seins menus que je ne peux étreindre que celles qui en ont d'opulents, ou à une jolie personne que la beauté me fait peur. Rares d'ailleurs les femmes que l'on puisse dire belles, presque toutes étant en quelque sorte des laiderons qui s'ignorent, avant d'apporter en aimant la preuve du contraire; plus rares les hommes qui aiment vraiment les femmes; et quasi impossibles en fin de compte l'amour, le bonheur, le pur feu du désir. C'est d'ailleurs l'impossible qui gouverne les rapports amoureux."
S'agit-il d'un bon et beau texte? Assurément, c'est pensé (avec le pessimisme qui sied à toute oeuvre prétendant au statut de classique) et bien écrit, comme le martèle la 4° de couverture: "Richard Millet cerne au plus près les tourments de la dissonance et de la solitude, et livre, dans une langue superbe, une singulière éducation sentimentale".
Pourtant, cette langue génère en moi plus de malaise que d'admiration. Peut être précisément parce que les phrases s'exposent à la vue avec un peu trop de superbe?
Sans rentrer dans les détails stylistiques, ce qui frappe immédiatement, c'est la recherche de l'équilibre rythmique et de la formule close, définitive. Dès la première phrase: semi-provocation de bon aloi avec sage symétrie (à une syllabe près: 7/8). Puis cascades de rythmes ternaires: 3 "ni", 3 figures de femmes possibles ("40 ans", "seins menus", "jolie personne") soulignées par une triple antithèse, gradation en 3 temps ("rares", "plus rares", "quasi impossibles"), et clausule avec énumération à 3 termes ("amour", "bonheur", "désir"). Et dernière phrase de l'extrait reliée à la précédente par la reprise de "impossible", et répondant à la toute première à la fois thématiquement et rythmiquement.
Bref, tout cela est travaillé, harmonieux, et la rigueur de ces phrases impeccables apporte le contrepoint attendu aux multiples disgraces corporelles évoquées tout au long du roman.
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