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Faut-il respecter son lecteur?

                                                                                     



"La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur",
disait l'inénarrable Barthes (Le bruissement de la langue). Voilà. C'est ça le problème. L'auteur et le lecteur. L'un des deux est de trop. Le sang doit couler.
Résumons les circonstances du drame. Soit l'écrivain a son idée, et il avance, buté, directif, impérieux, hautain, réduisant le lecteur au piètre rôle de récepteur atone. "Aime mon roman ou quitte ce livre!" lui hurle-t-il à la figure, peu soucieux des lois de l'hospitalité; soit au contraire il se veut christique, sublime; pélican prêt à offrir ses entrailles palpitantes, il renonce à son pouvoir de création et laisse le premier venu piétiner ses jardins sans barrière, cracher sur ses personnages indécis, édifier sa propre demeure sur les pierres fondatrices posées là, presque négligemment.

Longtemps, il n'y eut pas dilemme: il était entendu que l'écrivain était seul maître à bord, promulgateur des lois inflexibles de l'oeuvre. Pour rendre cette tyrannie supportable, il offrait en échange de la soumission du lecteur le confort d'une lecture guidée, linéaire, prévisible _ du moins en apparence. Le lecteur toujours savait quoi chercher et quoi trouver. Parce que d'une façon ou d'une autre, c'était dit, le mode d'emploi était fourni avec. C'est le fameux pacte de lecture. Le père Goriot, c'est entendu, est grandiose et pathétique, Vautrin est un scélérat nécessaire, Rastignac un ambitieux qui laisse couler ses dernières larmes de jeune homme. Il n'y a qu'à tourner les pages pour voir tout cela. Et qu'importe si les ambiguités échappaient au lecteur crédule: le sens premier suffisait à le contenter.
Puis vint la modernité. (ô misère!)
Désormais, la littérature propose, à grands coups de stratégies déceptives (en gros, ça veut dire que le lecteur se fait bien baiser) des "univers fictionnels flottants et instables" (Camille Deltombe) qui font du lecteur un voyageur errant, condamné à établir lui-même la cartographie des lieux et à choisir  sa direction. Le lecteur devient libre de ses interprétations. Autant dire qu'il est dans la merde. La charité de l'écrivain apparaît alors comme un gigantesque je m'en foutisme. Bien sûr on trouvera toujours des lecteurs forcenés, décodeurs exaltés, amateurs de perditions pour arpenter ces labyrinthes circulaires ou ces landes désolées. Quelques  happy few. Triste idéal.
Et là est peut être la grande ligne de démarcation entre littérature "populaire" et littérature "savante": écrire pour le lecteur, tout lecteur possible (au risque de renoncer à la profondeur), ou alors écrire l'informe, le vertigineux, l'embryonnaire (quitte à perdre le lecteur).

Tout cela est bien sûr caricatural: entre ces deux pôles, il existe des voies médianes. Par exemple se soucier du lecteur, en se souciant non pas de sa facilité à lire, mais du profit qu'il pourra tirer de sa lecture. Ce serait ma tendance naturelle, je pense. Sans être éditeur, j'ai le souci du client. Les livres sont chers, en argent et surtout en temps. Je ne voudrais pas faire perdre le temps des gens en leur offrant du tout cuit ou du tout cru. Mais en réalité ce n'est pas le juste milieu. Car ni tout cuit ni tout cru, ça peut être à point, mais c'est éventuellement tiédasse, mou, baveux et indigeste: en dire trop et pas assez en même temps, montrer du doigt au lecteur ce qu'il doit voir dans l'oeuvre alors qu'il n'y a presque rien à voir...
Alors?
Que faire?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je crois qu'en écrivant il faut savoir oublier le lecteur, ou même rejeter violemment ce que l'on croit être le lecteur idéal, massacrer le lecteur imaginaire pour avoir une petite chance de toucher un jour le lecteur de chair.

Et pour finir sur un peu d'excès, voilà ce que le vieux Flaubert, peu complexé dans ce domaine, disait en attaquant la rédaction de Salammbô : "Mon parti est pris. Le public, l'impression et le temps n'existent plus; en marche!" (juin 1858).
Et trois ans plus tard, à un an de la fin, après avoir ignoré superbement le lecteur, voilà qu'il se régale à l'idée de ne surtout pas être compris par ses lecteurs immédiats: "Oui, on m'engueulera, tu peux y compter. Salammbô 1° embêtera les bourgeois, c'est à dire tout le monde; 2° révoltera les nerfs et le coeur des personnes sensibles; 3° irritera les archéologues; 4° semblera inintelligible aux dames; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le!" (août 1861)

Espérons-le.


Marco · 1666 vues · 20 commentaires
21 Déc 2007

POURQUOI JE NE SUIS PAS ECRIVAIN


                                                                               

Il n'y a pas de raison pour que je sois épargné par les bilans de fin d'année. Et mon bilan littéraire est comme qui dirait bien pâlichon.
Je ne parle pas là du statut d'écrivain (multi-édité, étant reconnu comme tel, etc.), statut flottant, trompeur, et finalement sans grand intérêt.
Je parle de ce que chacun attend de l'écriture et de ce qu'il croit devoir exiger de lui-même pour écrire.
Et donc, dans ce sens: ce qui m'empêche d'être écrivain (ou, si on préfère: ce qui me permet de me considérer comme un écrivain raté), c'est essentiellement 3 choses:

     1) Mon critère d'écriture "réussie", sans doute discutable, mais qui a le mérite d'être simple et opérationnel: pour moi, c'est écrire un texte qui ne me ressemble pas, où je n'arrive pas à me reconnaître, qui me paraît écrit par un autre. Pour certains, la priorité est de faire coïncider leurs écrits avec leur être profond et la littérature est alors une vaste (et vouée à l'échec) quête de soi; mon mot d'ordre dans l'écriture est l'exact contraire: il m'importe de me décentrer le plus possible, de créer des consciences et des actions qui me soient parfaitement étrangères. Tout simplement parce que je pense avoir fait le tour de moi-même (et soit dit entre nous, on a vite fait le tour de moi-même), et que par ailleurs moi-même ne m'intéresse pas des masses; non pas que tout soit à jeter dans moi-même, il y a même des jours où j'aime bien moi-même, mais il y a clairement beaucoup mieux ailleurs. On ne peut jamais sortir tout à fait de soi-même, jamais, je ne l'ignore pas. Mais on doit pouvoir aller quand même aux marges, quitter le centre pour gagner la périphérie, là où l'on peut distinguer d'autres silhouettes. J'aspire donc à écrire des pages qui me surprennent; malheureusement, il y en a bien peu, au final.

     2) Mon incapacité à aller au bout du "processus": j'écris un roman, emporté par les personnages, emporté toujours plus loin que ce que j'avais prévu. Jusque là, tout va bien. Une fois terminé, le roman part dans de grandes enveloppes chez les uns et chez les autres, une huitaine d'envois plus ou moins ciblés. Normal. En échange, les maisons d'édition ont la délicatesse de me faire parvenir des lettres de refus plus ou moins personnalisées (et plutôt moins que plus). Toujours normal. Et c'est à partir de là que ça commence à déraper salement: au lieu de faire comme les autres (c'est à dire me suicider ou alors envoyer une deuxième vague de manuscrits éventuellement remaniés), je laisse tomber mon roman, lâchement, et peu de temps après je pars dans un nouveau projet sans avoir joué toutes les chances du précédent. Par exemple, mon libraire m'a conseillé d'envoyer mon manuscrit à l'éditeur Jacques André; j'ai téléphoné au préalable à Jacques André himself, qui m'a dit: "oui oui, envoyez-le moi, votre manuscrit". Bien. C'était au mois de septembre. Aujourd'hui, mardi 18 décembre, je n'ai toujours pas envoyé mon manuscrit à Jacques André. C'est juste débile, je n'explique pas cette procrastination d'adolescent molasson. Je suppose que derrière cette paresse il y a une frousse phénoménale, et que derrière cette frousse phénoménale il y a de l'orgueil à la con. Mais c'est comme ça.

     3) La question du style. Oui, c'est bien une question pour moi. J'en suis encore à me demander quels univers, quels tons, quelles phrases me correspondent le mieux. Que rien ne soit figé dans le style, c'est non seulement naturel, mais aussi stimulant: tous les auteurs parlent du mûrissement de leur style (voir le site: Auteurs TV). Mais actuellement, en ce qui me concerne, je sens un écart qui se creuse de plus en plus entre ce que je veux écrire (pour faire vite: une écriture lyrique, humaniste, et plutôt sombre) et ce que je peux écrire _ ou du moins ce que j'écris spontanément, avec une certaine facilité et une certaine évidence: un regard satirique, plutôt acide, évoluant dans le deuxième degré permanent. Bref, je me rêve volontiers poète-tragique-sondeur-d'âmes alors que je suis peut être juste un garçon déconneur et superficiel. J'assume mal ma déconnitude, quoi. Mais évidemment, tout cela n'est qu'hypothèses: avant de déterminer s'il est judicieux ou non de contraindre sa nature d'"écrivant", encore faut-il connaître avec certitude sa nature. Et je suis loin de détenir cette connaissance aussi.


PS: non non, je ne fais pas mon Caliméro, inutile de me laisser des commentaires d'encouragements gentils (je précise ça parce que parmi mes éventuels commentateurs je sais qu'il y a des gens vraiment gentils). Il ne s'agit évidemment que d'un bilan provisoire. Pas de déprime hivernale là-dessous. Et soyez assurés que le jour où je me trouverai génial, j'écrirai un article intitulé: "Comment j'ai découvert que j'étais génial". En revanche, si certains d'entre vous observez également un décalage entre ce que vous voudriez écrire en rêve et ce que vous écrivez en acte, vos témoignages m'intéressent!
Marco · 2665 vues · 38 commentaires
18 Déc 2007

PSYCHO-TEST DE NOEL: êtes-vous un écrivain raté?

                                                                          
                                                                                  

     Les fêtes de fin d'année approchent, et c'est l'heure des bilans.

     Vous qui écrivez avec plus ou moins de bonheur et en étant plus ou moins (ou pas du tout) publié, vous qui vous demandez chaque fois que vous apercevez votre reflet dans le miroir maussade du matin:"suis-je un écrivain raté ?", il vous suffit de répondre avec sincérité à chacune de ces 7 questions (élaborées par notre équipe de psychologues littéraires) pour le savoir.


     QUESTION 1: ô allégresse! vous venez d'obtenir le Prix littéraire de vos rêves. Mais duquel s'agit-il?

a) le Prix Goncourt, qui vous est attribué au terme d'une longue magouille, sachant qu'aucun membre du jury n'a lu votre satané bouquin.
b) le Grand Prix des Lecteurs de Star-Ac Magazine (et vous gagnez la possibilité d'accompagner en tournée Jean-Pascal, demi-finaliste de la Star-Ac 1)
c) le Prix de la Revue Littéraire de la Commune de la Rivière-de-Mansac, revue tirée à 50 exemplaires destinés aux 50 habitants qui savent lire dans la commune de la Rivière-de-Mansac, commune qui se situe, pour ceux qui ne savent pas, entre Terrasson-la-Villedieu et Brive-la-Gaillarde.

     QUESTION 2: vous croisez Marc Lévy dans le couloir du métro. Que faites-vous?

a) rien de spécial, parce que vous ne savez pas qui est Marc Lévy (et ça tombe bien, Marc Lévy est pressé).
b) vous l'arrêtez, bredouillant sous le coup de l'émotion, les yeux humides, les mains tremblantes, et lui, pris de pitié, vous repousse sans violence et poursuit sa route.
c) vous le toisez en arborant un sourire méprisant pour qu'il comprenne bien votre message silencieux: "tu es peut-être plus riche que moi, coco, mais moi, au moins, je suis un artiste!" (puis, quelques mètres plus tard, vous éclatez en sanglot).

     QUESTION 3: de quelle phrase voudriez-vous être l'auteur?
a) "La musique savante manque à notre désir"
b) "On n'y arrivera jamais"
c) "Notre téléologie est aussi aporétique que velléitaire"

     QUESTION 4: quel est votre fantasme littéraire le plus inavouable?
a)
vivre une relation torride avec un immortel de l'Académie française (en uniforme et avec l'épée).
b) poser nu(e) pour la prochaine couverture du magazine "Lire".
c) participer à une soirée S.M. avec les plus grands éditeurs parisiens (qui vous fouettent en rythme avec des lanières de cuir de la Pléiade).

     QUESTION 5: la bibliothèque municipale est en feu, et des enfants sont coincés à l'intérieur. Que faire?
a)
vous sauvez les enfants, la vie humaine avant tout (et de toute façon, avec l'arrivée prochaine des e-book, les livres on s'en fout).
b) vous récupérez quelques livres en vitesse, le patrimoine culturel avant tout (et tant pis pour les gosses, ils n'avaient qu'à rester chez eux et jouer à la Playstation, comme les autres).
c) vous observez attentivement la fin atroce des enfants qui grillent au milieu des livres (excellent pour un début de roman, ça! une source d'inspiration inespérée!)

     QUESTION 6: Dieu, dans son immense bonté, vous offre la possibilité d'exaucer un voeu (assorti d'une petite restriction, les voies de Dieu étant impénétrables). Quel miracle choisissez-vous?
a)
 être l'auteur d'un livre inouï, apte à bouleverser le cours de l'humanité et à donner sens à la vie de milliards d'infortunés, mais écrit dans une langue incompréhensible et intraduisible.
b) être l'auteur d'un livre inouï, génial etc. mais tout le monde est persuadé qu'il s'agit d'un plagiat psychique, et on vous crache au visage dans la rue.
c) être l'auteur d'un livre inouï etc et destiné à être vendu à 600 millions d'exemplaires, mais la fin du monde intervient le jour où il sort en librairie.

     QUESTION 7: votre chéri(e), devenu(e) incroyablement possessif (-ive), vous lance un ultimatum: "choisis! ça sera l'écriture ou moi!" Quel sera votre choix?
a)
vous renoncez immédiatement et définitivement à l'écriture (sinon, il faudrait faire la cuisine soi-même/ tondre la pelouse soi-même etc.)
b) vous dites adieu à votre chéri(e) (après tout, on peut très bien vivre seul(e), et l'écriture est un plaisir solitaire comme un autre)
c) vous jurez à votre chéri(e) que plus jamais vous n'écrirez une ligne et, la nuit tombée, après une soirée délicieusement romantique, dès que vous l'entendez ronfler, vous sortez lampe de poche et carnet pour écrire en douce votre chef-d'oeuvre (que vous prendrez soin de ne faire publier que le jour de la mort de votre chéri(e))


    Vous avez terminé? Alors voici le moment des comptes:

Si vous avez une majorité de réponses (a): désolé! sensible, humain, raisonnable, vous n'êtes pas du tout un écrivain raté! Si vous continuez à écrire, vous risquez même de réussir dans la vie littéraire _ avec toutes les conséquences désastreuses prévisibles: soirées littéraires, interview harassantes, alcool non-stop et  drogues mortelles. Mais il n'est pas encore trop tard pour vous ressaisir.
Si vous avez une majorité de réponses (b): vous n'êtes ni un écrivain raté, ni un grand écrivain. En fait, vous n'avez rien à voir avec la littérature, c'est à se demander pourquoi vous avez fait ce test; vous êtes probablement charcutier, ou conseiller principal d'éducation, ou ophtalmologue, ou diacre. Surtout ne changez rien.
Si vous avez une majorité de réponses (c): envieux, médiocre, petit joueur, vaniteux, terre à terre, alors vous au moins on peut dire que vous êtes un écrivain raté, et de premier choix! Félicitations! Tout le monde ne peut pas en dire autant! Ne vous endormez pas sur vos lauriers cependant, personne n'est à l'abri d'une bonne phrase. Ne jamais perdre de vue que le ratage est exigeant, une véritable ascèse. Sachez donc rester avec modestie dans la voie de l'échec.


     

    
Marco · 1980 vues · 18 commentaires
14 Déc 2007

On ricane à vous voir sautiller

    Celui qui sautille de la sorte, parce qu'il a été amputé d'une jambe, c'est Arthur Rimbaud à Marseille, qui écrit à sa soeur Isabelle le 15 juillet 1891. 
"Voilà le beau résultat: je suis assis, et de temps en temps, je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles, et je me rassois.(...) On ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains énervées et l'aisselle sciée, et la figure d'un idiot. Le désespoir vous reprend et vous restez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui rapportera l'insomnie perpétuelle et la matinée encore plus triste que la veille."
    On l'a dit et répété, l'ironie du sort frappe le petit voleur de feu, et cela fait partie du mythe Rimbaud, le maudit parmi les maudits.
    Mais dans les détails, le mythe en prend un coup, la réalité est féroce: lui le poète des éternels départs et des ivresses marines, lui le pourchasseur d'aube, l'opéra fabuleux, le barbare aux membres de fer, le voilà reclus, prosaïque, quémandeur, capricieux, maniaque. Il réclame sa famille, il faut qu'il n'y ait pas un pli sur son lit. Et il ne sait pas qu'il sera mort dans moins de quatre mois. L'affirmation fantasmatique d'"Une saison en Enfer" apparaît tout à coup comme une prophétie grimaçante:"les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds" ("Mauvais sang").

    Et dans cette lente agonie, rien ne lui sera épargné: il faut lire la correspondance de Rimbaud et les siens dans l'édition de la Pléiade pour voir sa parole s'appauvrir et se tarir peu à peu, et assister au triomphe familial, cette même famille qui cherchait en vain à rattraper le fils indigne sur les routes d'Europe. Isabelle, la pieuse soeur, tient au courant la mère Rimbe des progrès spirituels du petit infirme; elle peut exulter le 28 octobre: "l'un des aumôniers est revenu et lui a proposé de se confesser; et il a bien voulu! (...) Depuis, il ne blasphème plus jamais; il appelle le Christ en croix, et il prie, oui, il prie, lui!". Conversion de dernière minute, le mécréant qui décrivait un Dieu sardonique dans "Le Mal" et qui entraînait le vieux Verlaine sermonneur dans son lit, le voilà qui retrouve la piété enfantine. Il abdique. Et Isabelle peut conclure: "Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel: il dit des choses bizarres très doucement, d'une voix qui m'enchanterait si elle ne me perçait le coeur".
 
   
                                                                       



    Finie la parade sauvage.
    Et les visions du poète apparaissent encore plus fulgurantes, plus précieuses, parce que plus fragiles.
    Rimbaud était pressé, il n'avait pas tort.
    Car on ricane à vous voir sautiller.

(PS: on trouve une belle évocation de Rimbaud en Afrique sur le blog de Janevin; http://lafleurdesmaux.over-blog.com)
                                                                                
Marco · 1682 vues · 16 commentaires
11 Déc 2007

Choisir son camp


                                                                                                  

Ni pour ni contre
...
C'est l'attitude des tièdes, des trop prudents, des adeptes du compromis facile et de la neutralité tranquille. Une attitude de plus en plus intenable, dans une société où on considère, à tort ou à raison, qu'il faut choisir son camp.
A titre d'exemple, il est intéressant de noter le succès à gauche de Besancenot, au niveau de l'impact de son discours en tout cas, face aux représentants du parti socialiste français, régulièrement mal à l'aise sur les plateaux de télévision, parce qu'ils semblent incarner une contestation sociale amollie, fadasse, sur la pente du centrisme, pas assez anti-libérale (et dans les faits: pas du tout anti-libérale). Bref, les militants leur reprocheront de ne pas choisir leur camp avec suffisamment de clarté. Et symétriquement, le succès de Sarkozy s'explique en partie par l'impression qu'il a pu donner de conformer ses actions à un ensemble de "convictions" très délimitées. Après un Chirac-girouette (impression là encore), l'image qu'il donne correspond aux attentes de son époque. (mais ce ne sont que des exemples, pas de politique ici, hein)
De façon générale, la tentation de la radicalité est constante, partout où il y a trop-plein de discours. La blogosphère offre un terrain d'application parfois réjouissant, souvent navrant. Pour être entendu du plus grand nombre, on croit vite qu'il convient d'adopter des positions nettes exluant la prise en compte de l'opinion opposée. Avoir de la personnalité reviendrait à savoir rejeter en bloc tout ce qui n'est pas soi-même. Le résultat est évidemment contraire: des clans se constituent, aux discours artificiels et monotones.
Dans Eloge du conflit, Miguel Benasayag et Angélique del Rey montrent que ces antagonismes radicaux, qui seraient caractéristiques de notre époque, visent à étouffer le véritable débat contradictoire, et ce aussi bien à l'échelle de la société qu'à celle de la conscience: la coexistence de penchants opposés en une même personnalité est perçue comme un déchirement, au mieux une anomalie, au pire un début de schizophrénie (et vite! le psy, pour remettre de l'"ordre" dans tout ça). Paradoxalement, le désir d'appartenir à un camp défini avec en face un ennemi défini est une facilité, un confort, une paresse, car le monde devient immédiatement lisible et simple. Et pourtant, sans conflit assumé, qui suppose le va-et-vient entre des pôles opposés, pas d'évolution possible.

Et c'est là, je crois, une des grandeurs de la littérature: offrir la possibilité au lecteur, enfin, de ne pas choisir son camp, mais  non pas en étant platement ni pour ni contre: en étant tout au contraire à la fois pour et contre.
Dans l'Iliade, Homère ne "choisit" pas Achéens contre Troyens: tous sont des guerriers valeureux, tous capables de bravoure, d'humanité et parfois de faiblesse. Les dieux décideront du sort de la cité, et il y aura bien un "camp" qui détruira l'autre dans les faits, mais Homère (et son lecteur) ne préfère pas Achille à Hector, il les accompagne tous deux, et les glorifie tous deux, et les plaint tous deux. (et l'"adaptation" cinématographique de Petersen montre bien la différence de mentalité: dans le film hollywoodien, les Troyens sont humanistes et raffinés, tandis que les frères Agamemnon et Ménélas apparaissent comme des brutes barbares et cyniques).
Plus proches de nous, les grands romans de Dostoievski montrent cette capacité à adopter simultanément (c'est à dire au sein du même univers romanesque) un point de vue et son exact contraire. Et pourtant notre russe épileptique n'était pas franchement un gentil garçon conciliant. Idéologue, il ne cesse d'affirmer: peuple russe, Dieu, illusions de l'anarchisme... il a un avis tranché sur presque tout. Mais dans ses romans, le conflit est roi, et les personnages qui incarnent les idées qu'a priori il rejette non seulement ont la parole, mais en plus se révèlent terriblement convaincants (ainsi, le discours de l'athée Ivan Karamazov, qui troublait son créateur Dostoievski le croyant!).
Voilà bien un idéal pour moi: que les personnages qui nous paraissent les plus indéfendables aient la parole, et une vraie parole (pas un discours caricatural, style "oui, c'est vrai! je t'ai trahi, et j'ai voulu ta mort! je voulais être le premier, tu comprends? je voulais que l'on m'admire enfin!" discours qui permet au lecteur de se dire, pépère: "ah! vraiment, quel enfoiré celui-là!").
Et voilà pourquoi j'ai de plus en plus de mal à regarder des films de cinéma au premier degré: trop de manichéisme sans nuance, la seule "subtilité" scénaristique consistant à faire glisser un personnage méchant vers le Bien (la fameuse rédemption) ou de faire succomber un gentil  aux séductions du Mal (la chute morale, quel délice!); les personnages franchissent les lignes, mais les lignes, elles, ne sont pas remises en cause. Pas de snobisme dans mon jugement: beaucoup de films "d'auteurs" se révèlent être encore plus simplistes que le cinéma "populaire" (avec pas mal d'exceptions, heureusement: Terrence Malick, Inarritu etc.).
Je crains, hélas, que beaucoup de romanciers aujourd'hui (mais peut être pas plus qu'hier: je ne suis pas passéiste, hein) ne cèdent à l'une ou l'autre de ces facilités: se tenir en dehors de toute éthique, toute politique, tout engagement existentiel (littérature de "constat"), ou au contraire camper dans un (et un seul) discours excluant tout discours opposé (littérature faussement engagée, livre "coup de poing", "coup de gueule" etc.).

Et j'espère que je serai de ceux, publiés ou non, qui essaient dans leurs écrits (en réussissant ou non) d'orchestrer le pour et le contre, et de regarder en face le camp d'en face

Marco · 1229 vues · 12 commentaires
08 Déc 2007

Séquence niaiserie

Le père de ce blog est depuis quelques heures le père d'une petite créature non virtuelle, nommée Paul.

Paul, donc.
Comme Paul Verlaine                          .    
Comme Paul Nizan.
Comme Paul Gauguin.
Comme Paul Newman.
Comme Paul Claudel.
Comme Paul Mac Cartney.
Comme Paul Eluard.
Comme Paul Dostoievski (quoi? il ne s'appelait pas Paul?)

Avec de tels parrains, on ne peut que lui souhaiter d'être maudit comme le premier, engagé comme le deuxième, coloré comme le troisième, starifié comme le quatrième, illuminé comme le cinquième, riche comme le sixième, fou amoureux comme le septième et visionnaire comme le huitième.
(Comment ça, je lui mets la pression? mais pas du tout! je veux juste qu'il soit digne de son prénom, rien de plus!)

Et le rapport avec la littérature du sous-sol, me direz-vous?
Aucun. Aucun, vraiment.
Vous avez bien compris, hélas: ce bref billet est bien la manifestation niaiseuse et dégoulinante de la félicité paternelle.
Cela dit, je tiens à rassurer tout le monde: ce blog ne subira pas une longue dérive sentimentalo-autobiographico-lyrique, non je ne vous avertirai pas quand ma soeur sera mariée ou quand ma mère sera morte.
Mais là, voilà. Fallait bien marquer le coup.

Car quand même: c'est Paul qui vient d'arriver.

Marco · 1507 vues · 17 commentaires
07 Déc 2007

La critique est aisée...





                                                                                                              




     Critiquer, dans l'absolu, rien de plus simple, on passe notre temps à critiquer et à rendre des jugements sur tout, expéditifs le plus souvent, et sitôt dits sitôt oubliés.
Faire la véritable critique d'un livre, en revanche, en examinant attentivement la texture de l'ensemble avec tout ce qu'il faut d'empathie humaine et tout ce qu'il faut de froide distance pour ne pas dire n'importe quoi, voilà qui est nettement plus délicat. Surtout quand la critique est publique, soumise à discussion, le premier venu étant en droit de demander: "Mais qui es-tu donc, toi qui prétends juger le texte de ton prochain? D'où crois-tu tenir ta légitimité?"
Alors, bien souvent les "avis de lecteur" restent volontairement impressionnistes, on dit qu'on a bien aimé ou pas trop, mais c'est juste une question de goût, hein, on ne va quand même pas se prendre pour un jury de concours...

     Moi je crois qu'au contraire, prendre un texte au sérieux, c'est le critiquer sans ménagement, en entrant dans le détail, et en assumant sans complexe sa subjectivité, comme l'auteur assume la sienne dans son oeuvre.

     Alors voilà. Sans vouloir faire mon Jourde et Naulleau, aujourd'hui, je critique. Et ça tombe bien, voilà un récit de 80 pages et quelques qui attend des critiques. Il s'agit de Rater mieux, de Géraldine Barbe (dite Barberine), que l'on trouve dans la "collection" lancée par l'éditeur Léo Scheer: M@nuscrit, collection qui connaîtra ou non un avenir intéressant selon que les internautes jouent le jeu du commentaire critique ou non (sans commentaire critique, quel sens auraient des centaines de récits alignés dans le vide virtuel, comme on en trouve tant d'autres en tant d'autres endroits?). Pour vous faire une idée, voir sur le blog de Léo Scheer (dans les liens). En attendant, je joue donc le jeu sur le premier "manuscrit": Rater mieux

     Résumer ce "récit" ne donnera pas de maux de tête, puisqu'il n'y a pas de véritable événement marquant: on suit, à la première personne, les pensées, projets, états d'âme et errances d'une jeune actrice qui galère (genre intermittente du spectacle) et qui voudrait devenir écrivain; par ailleurs, elle a un bébé, dont elle est dingue (bébé bien pratique par ailleurs pour se repérer dans le temps: on apprend à la fin qu'il a grandi et qu'il a dix mois). Inutile de se demander si "l'héroïne" va se flinguer, étouffer son bébé sous un oreiller ou retrouver la forme olympique. De fait, à aucun moment je ne me suis posé la question.
     Il n'y a donc pas de suspense, pas d'attente narrative; on trouve bien quelques événements (le suicide par pendaison d'un voisin, par exemple), mais ils sont délibérément escamotés, intégrés et pour ainsi dire digérés par le discours de la narratrice. La non-progression du récit trouve sa confirmation dans la non-fin, représentée par cinq "épilogues" différents, chacun d'eux se révélant bien sûr être un non-épilogue!
     Car voilà bien l'essentiel: une conscience féminine en semi-perdition, une conscience au bord du gouffre ("tomber est si tentant") mais sautillante, souple, légère _ une sorte d'amertume joyeuse ou d'insouciance sombre. Autant dire que ce n'est pas très original en soi: le personnage presque-dépressif-mais-qui-ne-perd-pas-son-humour-pour-autant, c'est devenu un stéréotype dans la littérature contemporaine. La force (ou la ruse) de Barberine, c'est qu'elle ne cherche pas à nous faire croire à du nouveau: sa pensée en perpétuel mouvement n'a de cesse de se moquer de ses propres trouvailles, on ne reste jamais au premier degré plus de deux lignes, et ça, c'est une bonne nouvelle: dire par exemple que toutes les considérations de l'héroïne relèvent de "la branlette existentielle" (p.87) permet précisément de s'élever un peu au-dessus de la branlette existentielle.
     Ce parti pris se retrouve à tous les niveaux du style: l'écriture est délibérément ludique, imaginative, bourrée d'allusions littéraires, certaines transparentes (Beckett, Rimbaud, Ronsard etc.), d'autres plus subtiles (Verlaine... et toutes celles que je n'ai pas saisies:), toutes donnant lieu à des jonglages, parfois convenus, parfois réjouissants ("Je et un autre tous dans le même panier", une phrase que j'aurais bien aimé écrire); dans Rater mieux, on joue avec les mots dès que possible, c'est à dire presque tout le temps, façon Zazie (avec du bon:"je suis tendue étendue tendez moi une perche les gars"... et du moins bon, à la limite du navrant: "Con et pliqué à la fois"), on aligne des formules qui se génèrent les unes les autres (et la narratrice théorise: "tu vois le genre je me fais des incantations", p.33), et la phrase semble parfois déraper, livrée à elle-même, avec quelques effets réussis: "Merde je te dis laisse sortir le cochon et dehors mignonne va donc voir si la rose." Parfois en revanche, la spontanéité tombe carrément à plat: "moi je n'arrivais à gravir trois pas. C'est la bonne phrase je n'arrivais à gravir trois pas" (!!? ou alors il y a un truc que je n'ai pas compris). Dans ce dispositif où la rythmique est primordiale, l'absence répétée de ponctuation apparaît logique, et même souvent nécessaire: de nombreux paragraphes tiennent par leur dynamique interne, et faire bosser un peu le lecteur en lui laissant chercher le bon souffle me paraît être une saine exigence. Reste que le procédé, sur la longueur, est lassant.
     Dire que Rater mieux est un pur exercice de style serait cependant injuste. Les réflexions abondent, certes à peine ébauchées ou vite avortées, mais stimulantes. Il y a par exemple tout un délire de la narratrice sur son existence vue comme une pièce de puzzle "en trop", qui la conduit à constater que beaucoup de gens finalement sont aussi des pièces de puzzle en trop, au point qu'en se regroupant ils pourraient tous former un parti majoritaire... mais par définition impuissant: "le parti des gens en trop qui ne prennent pas le pouvoir".
Et réflexion après réflexion, le lecteur se rend compte que des réseaux d'idées se constituent peu à peu, de plus en plus nombreux, entrant progressivement en résonance les uns avec les autres (le bureau, le bébé, je est un autre, le puzzle, Dieu, l'écriture etc.) jusqu'à créer une structure souterraine mais solide, qui permet de se consoler un peu de l'absence d'histoire...
     Reste que tout cela ne suscite pas énormément d'émotion (les mots d'amour en italiques, destinés au bébé, sont surtout drôles et permettent des effets de contraste), pas d'émotion du tout en ce qui me concerne. Pourquoi pas, après tout? Barberine offre là une expérience de lecture ouverte, plaisante, sans violence, et son univers est très cohérent: derrière la forme faussement chaotique (au début, on se croirait dans un blog:), il y a une maîtrise certaine de l'écriture. Mais moi, lecteur lambda, je n'y trouve pas mon compte.

     Voilà voilou.
     Mon rêve à présent, c'est que d'autres lecteurs de Rater mieux livrent d'autres commentaires (détaillés ou non) _ et pourquoi pas Barberine elle-même?, et de préférence des commentaires opposés au mien (sérieusement, j'adore me faire rembarrer! :)


    
Marco · 1538 vues · 12 commentaires
04 Déc 2007

Les profiteurs de souffrance



Lors des enterrements, au milieu de la foule des proches silencieux, on trouve toujours un cousin ou un oncle particulièrement efficace et bruyant: il accueille les uns et les autres avec effusion, il s'occupe de la sono pendant la cérémonie, il lit un texte émouvant et drôle sur le défunt qu'il connaissait à peine, et c'est encore lui qui fait passer les assiettes de chips au lunch organisé chez la veuve. Bref, on sent qu'il est à son affaire, la mort des autres lui donne la pêche, le met en première ligne, enfin il peut donner la pleine mesure de son talent.
C'est un profiteur de souffrance.
Et vous connaissez certainement l'un de ces lamentateurs professionnels, ces personnes qui s'épanchent dès que possible pour dire leurs misères, leurs traumatismes, et qui portent leurs deuils comme on porte des médailles, et qui vous regardent avec hauteur si vous avez la mauvaise idée d'apparaître sans histoire, c'est à dire sans drame. Ces personnes-là aussi ont tout à gagner de la souffrance.
Et on les retrouve, sans surprise, parcourant le net et s'agglutinant autour des témoignages déprimants, dont elles font leur miel. Ainsi il y a quelques temps, sur le blog "La République des Livres", Pierre Assouline annonçait sobrement le suicide de l'écrivain Anne Thébaud, noyée dans la Seine à l'âge de 41 ans; l'article est suivi de quelques brefs commentaires exprimant tristesse et compassion; et puis bien d'autres commentaires surgissent, des dizaines de commentaires en fait, avisés, érudits, presque jubilatoires, dissertant sur la mort à grands coups de citations poétiques, se plaisant à établir la liste de tous les suicidés plus ou moins célèbres du monde des lettres, se contemplant avec ravissement dans le miroir des eaux profondes. Ce soir là encore, les profiteurs de souffrance étaient au rendez-vous.

Faut-il les blâmer, comme on blâme les spectateurs-voyeurs des émissions larmoyantes d'un Delarue? Ce comportement sans doute est humain, trop humain, la détresse et la mort nous sont trop insupportables pour que nous puissions les affronter comme il conviendrait: avoir le courage de ne pas cacher notre peur, nous avouer que nous sommes démunis comme des enfants.
Alors on préfère profiter, chacun selon son tempérament, les uns en trouvant dans la proximité du néant un surcroît de vitalité, les autres se plongeant avec assiduité dans "la délectation morose".
Du reste, notre temps d'hyper-individualisme n'a rien inventé: dans Voyage au bout de la nuit déjà, Céline imagine une mère désespérée par la mort de son enfant, et qui profite de sa tragédie pour se mettre en scène; elle tient le rôle de tragédienne inconsolable, le premier rôle enfin, et elle ne le lâchera pas, elle sort le grand jeu, car inconsciemment elle sait que l'occasion de se donner en spectacle devant les voisins attroupés est unique... Sa détresse de mère est bien réelle, mais de cette détresse elle parvient à faire une force, un masque étincelant, une parure, la voilà subitement grandie aux yeux des autres et à ses propres yeux.

Et je m'interroge: les plus insatiables profiteurs de souffrance ne sont-ils pas, en fin de compte, les écrivains? Ne vont-ils pas régulièrement étancher leur soif dans cette vallée de larmes qu'est l'humanité? Et qu'allons-nous chercher, lecteurs, dans de si nombreux romans bouleversants, si ce n'est de la souffrance à portée de main, de la souffrance concentrée et inoffensive?
Nous en reparlerons.

Marco · 698 vues · 10 commentaires
02 Déc 2007