Faut-il respecter son lecteur?

"La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur", disait l'inénarrable Barthes (Le bruissement de la langue). Voilà. C'est ça le problème. L'auteur et le lecteur. L'un des deux est de trop. Le sang doit couler.
Résumons les circonstances du drame. Soit l'écrivain a son idée, et il avance, buté, directif, impérieux, hautain, réduisant le lecteur au piètre rôle de récepteur atone. "Aime mon roman ou quitte ce livre!" lui hurle-t-il à la figure, peu soucieux des lois de l'hospitalité; soit au contraire il se veut christique, sublime; pélican prêt à offrir ses entrailles palpitantes, il renonce à son pouvoir de création et laisse le premier venu piétiner ses jardins sans barrière, cracher sur ses personnages indécis, édifier sa propre demeure sur les pierres fondatrices posées là, presque négligemment.
Longtemps, il n'y eut pas dilemme: il était entendu que l'écrivain était seul maître à bord, promulgateur des lois inflexibles de l'oeuvre. Pour rendre cette tyrannie supportable, il offrait en échange de la soumission du lecteur le confort d'une lecture guidée, linéaire, prévisible _ du moins en apparence. Le lecteur toujours savait quoi chercher et quoi trouver. Parce que d'une façon ou d'une autre, c'était dit, le mode d'emploi était fourni avec. C'est le fameux pacte de lecture. Le père Goriot, c'est entendu, est grandiose et pathétique, Vautrin est un scélérat nécessaire, Rastignac un ambitieux qui laisse couler ses dernières larmes de jeune homme. Il n'y a qu'à tourner les pages pour voir tout cela. Et qu'importe si les ambiguités échappaient au lecteur crédule: le sens premier suffisait à le contenter.
Puis vint la modernité. (ô misère!)
Désormais, la littérature propose, à grands coups de stratégies déceptives (en gros, ça veut dire que le lecteur se fait bien baiser) des "univers fictionnels flottants et instables" (Camille Deltombe) qui font du lecteur un voyageur errant, condamné à établir lui-même la cartographie des lieux et à choisir sa direction. Le lecteur devient libre de ses interprétations. Autant dire qu'il est dans la merde. La charité de l'écrivain apparaît alors comme un gigantesque je m'en foutisme. Bien sûr on trouvera toujours des lecteurs forcenés, décodeurs exaltés, amateurs de perditions pour arpenter ces labyrinthes circulaires ou ces landes désolées. Quelques happy few. Triste idéal.
Et là est peut être la grande ligne de démarcation entre littérature "populaire" et littérature "savante": écrire pour le lecteur, tout lecteur possible (au risque de renoncer à la profondeur), ou alors écrire l'informe, le vertigineux, l'embryonnaire (quitte à perdre le lecteur).
Tout cela est bien sûr caricatural: entre ces deux pôles, il existe des voies médianes. Par exemple se soucier du lecteur, en se souciant non pas de sa facilité à lire, mais du profit qu'il pourra tirer de sa lecture. Ce serait ma tendance naturelle, je pense. Sans être éditeur, j'ai le souci du client. Les livres sont chers, en argent et surtout en temps. Je ne voudrais pas faire perdre le temps des gens en leur offrant du tout cuit ou du tout cru. Mais en réalité ce n'est pas le juste milieu. Car ni tout cuit ni tout cru, ça peut être à point, mais c'est éventuellement tiédasse, mou, baveux et indigeste: en dire trop et pas assez en même temps, montrer du doigt au lecteur ce qu'il doit voir dans l'oeuvre alors qu'il n'y a presque rien à voir...
Alors?
Que faire?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je crois qu'en écrivant il faut savoir oublier le lecteur, ou même rejeter violemment ce que l'on croit être le lecteur idéal, massacrer le lecteur imaginaire pour avoir une petite chance de toucher un jour le lecteur de chair.
Et pour finir sur un peu d'excès, voilà ce que le vieux Flaubert, peu complexé dans ce domaine, disait en attaquant la rédaction de Salammbô : "Mon parti est pris. Le public, l'impression et le temps n'existent plus; en marche!" (juin 1858).
Et trois ans plus tard, à un an de la fin, après avoir ignoré superbement le lecteur, voilà qu'il se régale à l'idée de ne surtout pas être compris par ses lecteurs immédiats: "Oui, on m'engueulera, tu peux y compter. Salammbô 1° embêtera les bourgeois, c'est à dire tout le monde; 2° révoltera les nerfs et le coeur des personnes sensibles; 3° irritera les archéologues; 4° semblera inintelligible aux dames; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le!" (août 1861)
Espérons-le.
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