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Affichage des articles postés le: 04/12/2007

La critique est aisée...





                                                                                                              




     Critiquer, dans l'absolu, rien de plus simple, on passe notre temps à critiquer et à rendre des jugements sur tout, expéditifs le plus souvent, et sitôt dits sitôt oubliés.
Faire la véritable critique d'un livre, en revanche, en examinant attentivement la texture de l'ensemble avec tout ce qu'il faut d'empathie humaine et tout ce qu'il faut de froide distance pour ne pas dire n'importe quoi, voilà qui est nettement plus délicat. Surtout quand la critique est publique, soumise à discussion, le premier venu étant en droit de demander: "Mais qui es-tu donc, toi qui prétends juger le texte de ton prochain? D'où crois-tu tenir ta légitimité?"
Alors, bien souvent les "avis de lecteur" restent volontairement impressionnistes, on dit qu'on a bien aimé ou pas trop, mais c'est juste une question de goût, hein, on ne va quand même pas se prendre pour un jury de concours...

     Moi je crois qu'au contraire, prendre un texte au sérieux, c'est le critiquer sans ménagement, en entrant dans le détail, et en assumant sans complexe sa subjectivité, comme l'auteur assume la sienne dans son oeuvre.

     Alors voilà. Sans vouloir faire mon Jourde et Naulleau, aujourd'hui, je critique. Et ça tombe bien, voilà un récit de 80 pages et quelques qui attend des critiques. Il s'agit de Rater mieux, de Géraldine Barbe (dite Barberine), que l'on trouve dans la "collection" lancée par l'éditeur Léo Scheer: M@nuscrit, collection qui connaîtra ou non un avenir intéressant selon que les internautes jouent le jeu du commentaire critique ou non (sans commentaire critique, quel sens auraient des centaines de récits alignés dans le vide virtuel, comme on en trouve tant d'autres en tant d'autres endroits?). Pour vous faire une idée, voir sur le blog de Léo Scheer (dans les liens). En attendant, je joue donc le jeu sur le premier "manuscrit": Rater mieux

     Résumer ce "récit" ne donnera pas de maux de tête, puisqu'il n'y a pas de véritable événement marquant: on suit, à la première personne, les pensées, projets, états d'âme et errances d'une jeune actrice qui galère (genre intermittente du spectacle) et qui voudrait devenir écrivain; par ailleurs, elle a un bébé, dont elle est dingue (bébé bien pratique par ailleurs pour se repérer dans le temps: on apprend à la fin qu'il a grandi et qu'il a dix mois). Inutile de se demander si "l'héroïne" va se flinguer, étouffer son bébé sous un oreiller ou retrouver la forme olympique. De fait, à aucun moment je ne me suis posé la question.
     Il n'y a donc pas de suspense, pas d'attente narrative; on trouve bien quelques événements (le suicide par pendaison d'un voisin, par exemple), mais ils sont délibérément escamotés, intégrés et pour ainsi dire digérés par le discours de la narratrice. La non-progression du récit trouve sa confirmation dans la non-fin, représentée par cinq "épilogues" différents, chacun d'eux se révélant bien sûr être un non-épilogue!
     Car voilà bien l'essentiel: une conscience féminine en semi-perdition, une conscience au bord du gouffre ("tomber est si tentant") mais sautillante, souple, légère _ une sorte d'amertume joyeuse ou d'insouciance sombre. Autant dire que ce n'est pas très original en soi: le personnage presque-dépressif-mais-qui-ne-perd-pas-son-humour-pour-autant, c'est devenu un stéréotype dans la littérature contemporaine. La force (ou la ruse) de Barberine, c'est qu'elle ne cherche pas à nous faire croire à du nouveau: sa pensée en perpétuel mouvement n'a de cesse de se moquer de ses propres trouvailles, on ne reste jamais au premier degré plus de deux lignes, et ça, c'est une bonne nouvelle: dire par exemple que toutes les considérations de l'héroïne relèvent de "la branlette existentielle" (p.87) permet précisément de s'élever un peu au-dessus de la branlette existentielle.
     Ce parti pris se retrouve à tous les niveaux du style: l'écriture est délibérément ludique, imaginative, bourrée d'allusions littéraires, certaines transparentes (Beckett, Rimbaud, Ronsard etc.), d'autres plus subtiles (Verlaine... et toutes celles que je n'ai pas saisies:), toutes donnant lieu à des jonglages, parfois convenus, parfois réjouissants ("Je et un autre tous dans le même panier", une phrase que j'aurais bien aimé écrire); dans Rater mieux, on joue avec les mots dès que possible, c'est à dire presque tout le temps, façon Zazie (avec du bon:"je suis tendue étendue tendez moi une perche les gars"... et du moins bon, à la limite du navrant: "Con et pliqué à la fois"), on aligne des formules qui se génèrent les unes les autres (et la narratrice théorise: "tu vois le genre je me fais des incantations", p.33), et la phrase semble parfois déraper, livrée à elle-même, avec quelques effets réussis: "Merde je te dis laisse sortir le cochon et dehors mignonne va donc voir si la rose." Parfois en revanche, la spontanéité tombe carrément à plat: "moi je n'arrivais à gravir trois pas. C'est la bonne phrase je n'arrivais à gravir trois pas" (!!? ou alors il y a un truc que je n'ai pas compris). Dans ce dispositif où la rythmique est primordiale, l'absence répétée de ponctuation apparaît logique, et même souvent nécessaire: de nombreux paragraphes tiennent par leur dynamique interne, et faire bosser un peu le lecteur en lui laissant chercher le bon souffle me paraît être une saine exigence. Reste que le procédé, sur la longueur, est lassant.
     Dire que Rater mieux est un pur exercice de style serait cependant injuste. Les réflexions abondent, certes à peine ébauchées ou vite avortées, mais stimulantes. Il y a par exemple tout un délire de la narratrice sur son existence vue comme une pièce de puzzle "en trop", qui la conduit à constater que beaucoup de gens finalement sont aussi des pièces de puzzle en trop, au point qu'en se regroupant ils pourraient tous former un parti majoritaire... mais par définition impuissant: "le parti des gens en trop qui ne prennent pas le pouvoir".
Et réflexion après réflexion, le lecteur se rend compte que des réseaux d'idées se constituent peu à peu, de plus en plus nombreux, entrant progressivement en résonance les uns avec les autres (le bureau, le bébé, je est un autre, le puzzle, Dieu, l'écriture etc.) jusqu'à créer une structure souterraine mais solide, qui permet de se consoler un peu de l'absence d'histoire...
     Reste que tout cela ne suscite pas énormément d'émotion (les mots d'amour en italiques, destinés au bébé, sont surtout drôles et permettent des effets de contraste), pas d'émotion du tout en ce qui me concerne. Pourquoi pas, après tout? Barberine offre là une expérience de lecture ouverte, plaisante, sans violence, et son univers est très cohérent: derrière la forme faussement chaotique (au début, on se croirait dans un blog:), il y a une maîtrise certaine de l'écriture. Mais moi, lecteur lambda, je n'y trouve pas mon compte.

     Voilà voilou.
     Mon rêve à présent, c'est que d'autres lecteurs de Rater mieux livrent d'autres commentaires (détaillés ou non) _ et pourquoi pas Barberine elle-même?, et de préférence des commentaires opposés au mien (sérieusement, j'adore me faire rembarrer! :)


    
Marco · 1878 vues · 3 commentaires
04 Déc 2007