Départs sans retours.
Autant le dire tout de suite: je ne lis presque jamais de nouvelles, je me méfie d'un recueil de nouvelles. Trop fabriqué, trop volontariste, trop limité, trop manipulateur, trop tape-à-l'oeil. D'un autre côté, je me disais bien qu'il faudrait dépasser ce préjugé un jour, et j'en avais l'occasion en me lançant dans Qui comme Ulysse de Georges Flipo, parce que je "fréquente" son blog, ce qui déjà met en confiance et attise la curiosité, sans compter que je trouve ce garçon régulièrement subtil. En même temps, me disais-je à la FNAC en soupesant le livre, vais-je être surpris? Pas sûr. Et il y a tant à lire.
Alors, comme on fait toujours en pareil cas, plutôt que d'acheter les yeux fermés ou partir les mains vides, je me suis assis dans un coin de la FNAC, et j'ai mis à l'épreuve Qui comme Ulysse en prenant une des quatorze nouvelles au hasard. "Un éléphant de Pattaya". Voyons de quoi il est question. Tourisme sexuel pédophile en Thaïlande. Mmmm, ça va être risqué, ça... alors Monsieur Flipo, on lorgne du côté complaisant de Plateforme ou alors on moralise lourdement? Ni l'un ni l'autre, le lecteur se trouve enchaîné à un Occidental quelconque qui bascule sans même s'en rendre vraiment compte. Rien à dire, c'est très fort. Ok, j'achète. Quand même, j'en essaie une autre avant. Tiens, la première: "Nocturne". Aïe, une satire des gros lourds franchouillards en voyage en Inde; c'est bien mené, mais prévisible, convenu, politiquement très correct. Je n'achète plus. Bon allez, pour trancher la question, une dernière, qui a l'air plus poétique: "L'île Sainte Absence". Ouais, pas mal, jolie histoire... et puis les dernières pages... je perds toute distance, je me décompose, je n'ai rien vu venir... et là, anéanti dans mon coin (où les passants commencent à me regarder bizarrement), je prends de plein fouet le pouvoir brutal de cette nouvelle... "Flipo salaud, tu m'as eu" je me suis dit, et j'ai acheté le livre.
Je ne le regrette pas. Non que j'aie été captivé par tous ces voyages: certains de ces micro-univers m'ont paru "faciles" ("Nocturne"), un peu bavards ("Incartade") ou construits sur un renversement gagnant/perdant aussi plaisant que superficiel ("La partie des petits saints"), d'autres encore m'ont laissé à quai malgré une indiscutable maîtrise ("Le voyage vers le frère", "Et à l'heure de notre mort").
Mais outre le fait que la majorité des nouvelles embarquent sans peine le lecteur (voire le terrassent dans le cas de "L'île Sainte-Absence"), l'ensemble présente la belle particularité d'être à la fois d'une cohérence sans faille et d'une variété impressionnante.
Variété des destinations (quoique... on voit bien que l'auteur a une connaissance plus intime du continent sud-américain), variété des tonalités (allant du satirique mordant au plus pur tragique, en passant par la cocasserie gratuite _ tous ces tons étant parfois efficacement convoqués dans une même nouvelle, "La marche dans le désert" par exemple), variété des voix et des regards (le lecteur est invité à voyager dans la conscience d'une adolescente, de deux écrivains opposés, d'un escroc sympathique, de diverses ordures, d'un prêtre martyrophile, de quelques hommes au bout du rouleau, de quadras un peu coincées... avec à chaque fois la même évidence). Et en dépit de ces sauts successifs, les mêmes obsessions et les mêmes épreuves reviennent sans cesse, empêchant la dispersion de la lecture, et bien mieux, permettant à certains personnages de réussir ce que d'autres ont raté, créant un système d'échos implicites qui transforme peu à peu le morcellement des quatorze nouvelles autonomes en un vaste labyrinthe à quatorze entrées (ou impasses). Récurrents seront ainsi les thèmes du conflit, sous toutes les latitudes, entre le cynisme et l'innocence, ou encore celui de l'enfance massacrée, ou celui, très insistant, de la mort comme ultime chance de se réconcilier avec soi-même. A cela s'ajoutent des motifs apparemment chers à l'auteur, comme l'art culinaire ou le coup de la panne automobile, décliné en trois variantes ("La partie des petits saints", "Le voyage vers le frère", "Et à l'heure de notre mort"), toujours annonciateur du surnaturel; sans oublier quelques mots de prédilection, comme la "touffeur"...
Une dernière chose m'a intéressé, une chose à laquelle je suis très sensible dans les récits: la prise de risque. On peut, surtout dans les oeuvres brèves, ruser avec le lecteur pour ne pas risquer de le perdre en cours de route: le faire rêver à peu de frais, à coup d'approximations suggestives, de flottements mélodieux, d'ambiguité bon marché. Là, Georges Flipo a clairement décidé d'avancer à visage découvert, et de s'exposer à la critique: pas d'effet de style clinquant, pas d'ellipses paresseuses, tout est au contraire limpide, explicite, mis à nu. Surprendre le lecteur n'en est que plus difficile. La fameuse "chute" exige alors une ingéniosité supplémentaire. L'auteur s'en tire avec brio la plupart du temps, notamment quand il ne cherche pas le coup de théâtre (à ce titre, "La Route de la soie" ou "L'Indifférent", nouvelles brèves et simples en apparence, sont de très belles réussites), mais il gâche parfois la fin par quelques lignes de trop, presque explicatives ("Confiteria Ideal") ou cède à la tentation de la surprise forcée: le champion d'échecs trop sûr de lui face à l'étranger (et à l'étrange) va devoir se remettre en cause, bien sûr, et le lecteur peut le comprendre dès les premières lignes. Mais cela même n'a pas échappé à la sagacité de l'auteur, qui retourne son ironie souriante contre lui-même dans la nouvelle emblématique "Qui comme Ulysse", où il se moque des "trucs" des nouvellistes français.
Car comme tout homme qui a beaucoup voyagé et beaucoup observé, Georges Flipo n'est dupe de rien, et surtout pas de lui-même, traînant derrière lui un don de conteur très habile et un humanisme sans niaiserie. On l'accompagnerait volontiers en Argentine, tiens.
Alors, comme on fait toujours en pareil cas, plutôt que d'acheter les yeux fermés ou partir les mains vides, je me suis assis dans un coin de la FNAC, et j'ai mis à l'épreuve Qui comme Ulysse en prenant une des quatorze nouvelles au hasard. "Un éléphant de Pattaya". Voyons de quoi il est question. Tourisme sexuel pédophile en Thaïlande. Mmmm, ça va être risqué, ça... alors Monsieur Flipo, on lorgne du côté complaisant de Plateforme ou alors on moralise lourdement? Ni l'un ni l'autre, le lecteur se trouve enchaîné à un Occidental quelconque qui bascule sans même s'en rendre vraiment compte. Rien à dire, c'est très fort. Ok, j'achète. Quand même, j'en essaie une autre avant. Tiens, la première: "Nocturne". Aïe, une satire des gros lourds franchouillards en voyage en Inde; c'est bien mené, mais prévisible, convenu, politiquement très correct. Je n'achète plus. Bon allez, pour trancher la question, une dernière, qui a l'air plus poétique: "L'île Sainte Absence". Ouais, pas mal, jolie histoire... et puis les dernières pages... je perds toute distance, je me décompose, je n'ai rien vu venir... et là, anéanti dans mon coin (où les passants commencent à me regarder bizarrement), je prends de plein fouet le pouvoir brutal de cette nouvelle... "Flipo salaud, tu m'as eu" je me suis dit, et j'ai acheté le livre.
Je ne le regrette pas. Non que j'aie été captivé par tous ces voyages: certains de ces micro-univers m'ont paru "faciles" ("Nocturne"), un peu bavards ("Incartade") ou construits sur un renversement gagnant/perdant aussi plaisant que superficiel ("La partie des petits saints"), d'autres encore m'ont laissé à quai malgré une indiscutable maîtrise ("Le voyage vers le frère", "Et à l'heure de notre mort").
Mais outre le fait que la majorité des nouvelles embarquent sans peine le lecteur (voire le terrassent dans le cas de "L'île Sainte-Absence"), l'ensemble présente la belle particularité d'être à la fois d'une cohérence sans faille et d'une variété impressionnante.
Variété des destinations (quoique... on voit bien que l'auteur a une connaissance plus intime du continent sud-américain), variété des tonalités (allant du satirique mordant au plus pur tragique, en passant par la cocasserie gratuite _ tous ces tons étant parfois efficacement convoqués dans une même nouvelle, "La marche dans le désert" par exemple), variété des voix et des regards (le lecteur est invité à voyager dans la conscience d'une adolescente, de deux écrivains opposés, d'un escroc sympathique, de diverses ordures, d'un prêtre martyrophile, de quelques hommes au bout du rouleau, de quadras un peu coincées... avec à chaque fois la même évidence). Et en dépit de ces sauts successifs, les mêmes obsessions et les mêmes épreuves reviennent sans cesse, empêchant la dispersion de la lecture, et bien mieux, permettant à certains personnages de réussir ce que d'autres ont raté, créant un système d'échos implicites qui transforme peu à peu le morcellement des quatorze nouvelles autonomes en un vaste labyrinthe à quatorze entrées (ou impasses). Récurrents seront ainsi les thèmes du conflit, sous toutes les latitudes, entre le cynisme et l'innocence, ou encore celui de l'enfance massacrée, ou celui, très insistant, de la mort comme ultime chance de se réconcilier avec soi-même. A cela s'ajoutent des motifs apparemment chers à l'auteur, comme l'art culinaire ou le coup de la panne automobile, décliné en trois variantes ("La partie des petits saints", "Le voyage vers le frère", "Et à l'heure de notre mort"), toujours annonciateur du surnaturel; sans oublier quelques mots de prédilection, comme la "touffeur"...
Une dernière chose m'a intéressé, une chose à laquelle je suis très sensible dans les récits: la prise de risque. On peut, surtout dans les oeuvres brèves, ruser avec le lecteur pour ne pas risquer de le perdre en cours de route: le faire rêver à peu de frais, à coup d'approximations suggestives, de flottements mélodieux, d'ambiguité bon marché. Là, Georges Flipo a clairement décidé d'avancer à visage découvert, et de s'exposer à la critique: pas d'effet de style clinquant, pas d'ellipses paresseuses, tout est au contraire limpide, explicite, mis à nu. Surprendre le lecteur n'en est que plus difficile. La fameuse "chute" exige alors une ingéniosité supplémentaire. L'auteur s'en tire avec brio la plupart du temps, notamment quand il ne cherche pas le coup de théâtre (à ce titre, "La Route de la soie" ou "L'Indifférent", nouvelles brèves et simples en apparence, sont de très belles réussites), mais il gâche parfois la fin par quelques lignes de trop, presque explicatives ("Confiteria Ideal") ou cède à la tentation de la surprise forcée: le champion d'échecs trop sûr de lui face à l'étranger (et à l'étrange) va devoir se remettre en cause, bien sûr, et le lecteur peut le comprendre dès les premières lignes. Mais cela même n'a pas échappé à la sagacité de l'auteur, qui retourne son ironie souriante contre lui-même dans la nouvelle emblématique "Qui comme Ulysse", où il se moque des "trucs" des nouvellistes français.
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