La nouvelle nouvelle critique





Or donc on voit se développer sur internet, parmi les amateurs de littérature, une nouvelle conception de la critique. La nouveauté est telle que le mot "critique" lui-même tend à disparaître, car trop connoté institution académique-jugement péremptoire-méchanceté gratuite; on parlera plus volontiers de réaction ou d'impression de lecture, et on privilégiera les avis positifs, les "coups de coeur", bref les appréciations qui donnent envie de lire.
C'est de plus en plus net dans la pratique: sur les blogs littéraires les plus actifs (qui affichent parfois un rythme de lecture très impressionnant), peu, très peu d'avis négatifs, presque jamais de réprobation; même quand le livre en cause n'a pas suscité l'enthousiasme, le blogueur positive en cherchant à entrer dans la logique de l'auteur (la fameuse "empathie"). Ce sont donc surtout des avis incitatifs, qui du reste semblent assez efficaces au sein de ces communautés de lecteurs à l'appétit gargantuesque.
Mais c'est encore plus net dans la théorie, comme j'ai pu le constater en suivant certaines conversations sur des sites ou des blogs aussi différents que Strictement Confidentiel, L'Huître perlière, Le blog des Editions Léo Scheer, la Republique des Livres, ou encore Wrath. Pour un nombre de commentateurs de plus en plus considérable, le discours critique traditionnel n'a plus lieu d'être: indiscutable relativité des goûts, éparpillement définitif des modes, il n'est plus de normes pour valider un verdict littéraire. Les critères ayant disparu, il est logique que la critique disparaisse à son tour.
Alors que reste-t-il à dire? Il reste à manifester son enthousiasme, il reste à établir un pont entre l'oeuvre et les futurs lecteurs, il reste à donner les clés de la maison en expliquant où se trouve le salon et la cuisine (des fois que le lecteur serait incapable d'ouvrir tout seul les portes dans le couloir): bref la nouvelle nouvelle critique ressemble de plus en plus à une 4° de couverture, à la différence près que la 4° de couverture proprement dite est un instrument de vente alors que la présentation bloguesque est sincère et désintéressée. Ce qui est peut être encore plus triste.
On dira que je caricature, et on n'aura pas tort: bien sûr les billets "critiques" sur la blogosphère sont pour la plupart argumentés et intéressants... Mais à craindre de paraître trop impérieux ("qui suis-je pour décider de ce qui est bon ou mauvais?") et trop cassant ("il y a tellement de livres publiés dans l'ombre, autant ne parler que de ceux qu'on aime"), le discours pourrait se diluer dans une bienveillance molle, sensible, prudente, impressionniste, et donc devenir de moins en moins engagé et consistant. Peu d'idées, pas de jugement. Juste une impression agréable.
Je ne cherche évidemment pas à faire a contrario l'apologie de la critique acide, salissante, qui descend les romans du moment avec une jouissance de pré-adolescent ricanant. Mais les coups de coeur à répétition sont finalement aussi stériles que les diatribes mécaniques, et de même qu'écrabouiller à pieds joints est trop facile, de même l'admiration continuelle peut procéder d'une paresse intellectuelle. Oui, le temps d'une critique, une critique qui s'affiche (sur le net ou sur papier, qu'importe) et qui n'est donc pas un dialogue d'amis aussitôt dit aussitôt oublié, je crois qu'il faut savoir risquer un avis véritable, en mettant sur la table les valeurs au nom desquelles on formule l'avis en question.
Car oui, derrière toute réaction épidermique, derrière toute impression de lecture sans prétention, il y a forcément tout un système de valeurs esthétiques qui nous guident, et dont on n'a pas toujours conscience, fruit de nos lectures précédentes, de nos préjugés (pas toujours esthétiques), de nos habitudes, de nos penchants... Rien d'universel et d'irréfutable certes, mais toutes choses que l'on peut analyser, discuter, et qui permettent de vraiment éclairer l'oeuvre lue; que l'éclairage soit sombre, tamisé ou éclatant...
La blogosphère aspire à offrir une alternative sérieuse à la presse littéraire, voilà une ambition qui me plaît bien. Mais il serait dommage qu'elle n'aille pas jusqu'au bout de son ambition, et qu'elle ne fasse entendre en fin de compte qu'un gigantesque murmure caressant et furtif qui passe sur les pages des livres en prenant garde de n'en corner aucune.
C'est de plus en plus net dans la pratique: sur les blogs littéraires les plus actifs (qui affichent parfois un rythme de lecture très impressionnant), peu, très peu d'avis négatifs, presque jamais de réprobation; même quand le livre en cause n'a pas suscité l'enthousiasme, le blogueur positive en cherchant à entrer dans la logique de l'auteur (la fameuse "empathie"). Ce sont donc surtout des avis incitatifs, qui du reste semblent assez efficaces au sein de ces communautés de lecteurs à l'appétit gargantuesque.
Mais c'est encore plus net dans la théorie, comme j'ai pu le constater en suivant certaines conversations sur des sites ou des blogs aussi différents que Strictement Confidentiel, L'Huître perlière, Le blog des Editions Léo Scheer, la Republique des Livres, ou encore Wrath. Pour un nombre de commentateurs de plus en plus considérable, le discours critique traditionnel n'a plus lieu d'être: indiscutable relativité des goûts, éparpillement définitif des modes, il n'est plus de normes pour valider un verdict littéraire. Les critères ayant disparu, il est logique que la critique disparaisse à son tour.
Alors que reste-t-il à dire? Il reste à manifester son enthousiasme, il reste à établir un pont entre l'oeuvre et les futurs lecteurs, il reste à donner les clés de la maison en expliquant où se trouve le salon et la cuisine (des fois que le lecteur serait incapable d'ouvrir tout seul les portes dans le couloir): bref la nouvelle nouvelle critique ressemble de plus en plus à une 4° de couverture, à la différence près que la 4° de couverture proprement dite est un instrument de vente alors que la présentation bloguesque est sincère et désintéressée. Ce qui est peut être encore plus triste.
On dira que je caricature, et on n'aura pas tort: bien sûr les billets "critiques" sur la blogosphère sont pour la plupart argumentés et intéressants... Mais à craindre de paraître trop impérieux ("qui suis-je pour décider de ce qui est bon ou mauvais?") et trop cassant ("il y a tellement de livres publiés dans l'ombre, autant ne parler que de ceux qu'on aime"), le discours pourrait se diluer dans une bienveillance molle, sensible, prudente, impressionniste, et donc devenir de moins en moins engagé et consistant. Peu d'idées, pas de jugement. Juste une impression agréable.
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Car oui, derrière toute réaction épidermique, derrière toute impression de lecture sans prétention, il y a forcément tout un système de valeurs esthétiques qui nous guident, et dont on n'a pas toujours conscience, fruit de nos lectures précédentes, de nos préjugés (pas toujours esthétiques), de nos habitudes, de nos penchants... Rien d'universel et d'irréfutable certes, mais toutes choses que l'on peut analyser, discuter, et qui permettent de vraiment éclairer l'oeuvre lue; que l'éclairage soit sombre, tamisé ou éclatant...
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