Les histoires les plus simples...

Parfois, le petit miracle se produit: un récit simple, sans contorsions digressives, sans brouillage narratif virtuose, et sans oeuf de dragon prêt à éclore; un récit qui s'engage sur une terre mille fois labourée, et qui progresse, lentement, lourdement, de face; un récit pourtant qui se grave dans l'imagination, des personnages rugueux, dessinés à grands traits que l'on se surprend à suivre pas à pas, et dont la moindre contrariété nous contrarie, la moindre joie nous réjouit.
Le petit miracle s'est produit récemment pour moi, avec la lecture de La Route de Cormac Mac Carthy. Oui je sais, j'arrive trop tard, tout le monde a déjà tout dit sur La Route. Mais zut, j'ai envie d'en parler quand même, parce que 1) j'ai trop aimé 2) après ce qu'on a dit sur "l'originalité à tout prix" dans le billet précédent, voilà justement un roman qui me semble être le parfait exemple de l'oeuvre supérieurement originale alors qu'elle est construite sur un schéma banal.
Qu'on en juge par le résumé (car oui, c'est un roman qui se résume en trois lignes, sans risque d'erreur ou de simplification): après quelque cataclysme massif, un père et son jeune fils traversent les terres dévastées de ce que furent les Etats Unis, fuyant la faim, le froid, et les hordes de cannibales, poussant un caddie rempli de provisions trouvées dans des maisons désertes, et cherchant à gagner le Sud sans espoir de trouver un monde meilleur au bout de la route. Survivront-ils?
Si cette situation et cette question vous semblent familières, c'est normal: on les trouve depuis des décennies dans un nombre lamentablement élevé de sous-fictions américaines écrites, filmées, dessinées, chantées, taguées. Et en surface, Cormac Mac Carthy ne cherche pas à finasser avec cette trame délavée: oui, il y a des vrais cannibales qui font rôtir un nourrisson à la broche, oui, la route et les maisons apparaissent à la fois comme des refuges (où trouver de la nourriture) et des pièges (où des barbares embusqués les attendent) comme dans n'importe quel film de Roméro, oui les derniers débris d'humanité se retrouvent confrontés aux instincts de survie les plus animaux, oui les paysages sont gris et tristes que c'est misère, oui le père incarne l'expérience-les doutes-la protection, et le jeune garçon incarne l'innocence-le besoin de lois-la fragilité.
So what? Encore un scénario de téléfilm paresseux, un roman de série B de plus?
Eh bien non, justement: avec de l'archi-connu, Mac Carthy offre un roman sans équivalent.
Cela tient d'abord à un sens de la tension dramatique hors du commun. Dans La Route, pas de suspense pré-fabriqué avec des coups de théâtre prévisibles, pas de réservoir de personnages secondaires qui disparaissent tragiquement, à intervalles réguliers, comme dans les classiques "Survival": juste le point de vue d'un père accompagné de son fils, ce jeune garçon né après l'apocalypse qui constitue à lui tout seul l'enjeu du récit. Scènes mémorables où le lecteur, forcé de suivre le père dans l'exploration d'une ferme ou plus tard d'un bateau échoué, ne cesse de penser à ce fils resté en arrière, caché, abandonné quelques heures par le père et quelques pages par la narration, et que l'on sait sans défense, même armé d'un révolver, face aux éventuels prédateurs humains... Duo père-fils infiniment fort et fragile dans ce monde où il ne reste presque plus rien de l'humanité et de la nature que l'on a connues: le jeune fils ne pourrait survivre sans l'habileté et la prudence du père, le père ne pourrait survivre (ou du moins survivre en tant qu'humain) sans la responsabilité et la source d'espérance brute que représente son fils (qu'il compare même à un "dieu"). Et c'est finalement là que se situe la tension dramatique la plus forte: cet enfant obligé de vieillir trop vite au contact de l'horreur, pourra-t-il insuffler encore longtemps son énergie innocente à son père, l'homme qui a vu le monde disparaître? De fait, le temps joue contre eux, la progression semble cruelle (au passage: comment ceux qui reprochent la "monotonie" de La Route ont-ils fait pour ne pas voir cette progression constante?): l'enfant devient plus taciturne, plus méfiant, croit-il encore à la fable qu'il a échafaudée avec son père ("nous nous en sortirons parce que nous portons le feu et parce que nous sommes les gentils")? Or, sans cette croyance minimale, la vie s'arrête, ou sombre dans l'abominable. C'est aussi et surtout l'histoire de cette croyance dérisoire, ténue, sans cesse menacée, que raconte La Route.
On imagine comment un autre auteur, à partir de ces données extrêmes, aurait pu jouer la carte de la surenchère à la fois dans l'abject et les bons sentiments (surenchère gore et niaiseuse qui sera à craindre très sérieusement dans l'inévitable adaptation cinématographique). Or là, qu'il s'agisse de villes mortes, de vagabonds hirsutes ou de sentiments filiaux, c'est la sobriété et la pudeur qui sont constamment de mise. Les dialogues, brefs mais nombreux, sonnent incroyablement juste. Chaque mouvement de survie est évoqué avec la plus grande minutie, comme si ouvrir une boite de conserve relevait du geste sacré, comme si se protéger sous une mauvaise couverture d'une pluie glacée constituait l'ultime entreprise humaine. Le danger, omniprésent, n'apparaît jamais de façon éclatante: il rampe, diffus, sous la cendre qui recouvre toute chose, sous les arbres calcinés qui menacent de s'écrouler, au fond d'une citerne humide, derrière les murs d'une villa que l'on croit à tort avoir été épargnée par le fléau...
Dans cet univers d'après fin du monde, où même l'océan ne ressemble qu'à un gigantesque amas de cendres, où l'on meurt de froid quand on a survécu au feu des incendies, on pouvait craindre un discours sombrement monochrome, une chronique désespérante de la dernière errance humaine. Là encore, Mac Carthy déjoue tous les pièges: au détour de phrases sèches, constatatives, jaillit une poésie inattendue. Père et fils progressent ainsi sur la route "encapuchonnés et frissonnants dans leurs guenilles comme des moines mendiants partis quémander leur pitance", et lorsque le garçon joue une "musique informe" dans une tige de jonc trouvée sur le bord de la route, il apparaît comme un "triste et solitaire enfant-fée annonçant l'arrivée d'un spectacle ambulant dans un bourg ou un village sans savoir que les acteurs ont été enlevés par les loups". C'est un lyrisme certes peu enthousiasmant, mais qui permet de peupler ce monde inerte de références médiévales et féériques. Et peu à peu, au fil de rencontres plus déprimantes les unes que les autres (l'homme foudroyé qui s'assoit sur le bord de la route et attend la mort; le vieillard nihiliste, anti-prophète qui s'est dépossédé lui-même de tout, même de son nom, même de la gratitude, etc.), le frêle couple père-fils nous apparaît par contraste empli de vitalité, d'imagination et riche de promesses. C'est ainsi que le père, possédant un vieux jeu de cartes mais ayant oublié toutes les règles des jeux traditionnels à jamais effacées de la mémoire des hommes, en invente de nouvelles, "et il leur donnait des noms de son invention", prélude à une nouvelle culture possible. Et ce n'est pas la moindre des qualités de ce roman si familier et si atypique: savoir évoquer de façon terriblement réaliste notre monde englué dans sa propre disparition sans renoncer à célébrer l'humain qui marche sur la route, malgré tout.
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