Littérature versus cinéma: 0-1
Bon, je précise tout de suite, le titre, c'est pour de rire, hein, on est bien d'accord: on parle de deux arts autonomes, qui ne sauraient donc entrer en réelle concurrence.
Mais quand même: parfois, sur un titre commun, sur une adaptation cinématographique qui suit de près la sortie du roman, la confrontation est inévitable. Généralement, on constate assez vite que l'écrit permet plus de subtilité, de profondeur et d'approfondissement, tandis que l'image cinématographique a une force de frappe émotionnelle plus impressionnante. Et on dit: match nul.
Il arrive pourtant que la comparaison soit écrasante, et pas forcément en faveur des belles lettres. Prenons l'exemplaire Je vais bien, ne t'en fais pas , roman écrit par Olivier Adam en 2000 et adapté au cinéma par Philippe Lioret en 2006. La proximité de ces deux "versions" est d'autant plus évidente qu'Olivier Adam a collaboré à l'écriture du scénario et que la sortie DVD donne un second souffle au roman, massivement présent un peu partout en Pocket avec la photo de l'irrésistible Mélanie Laurent en couverture. Tout ça donne envie de comparer. Le résultat est étonnant.
Petit rappel pour les retardataires: de retour de vacances, une jeune fille apprend que son frère, dont elle est très proche, a quitté brusquement, et semble-t-il définitivement, la maison familiale, suite à une violente dispute avec son père. A partir de là: insupportable absence, silences pesants, isolement, interrogations, amours incertaines, secrets, avenir sans éclat, solitude, quête vouée à l'échec, tout est réuni pour une oeuvre bouleversante ou un navet dégoulinant.
Le film de Lioret opte pour l'oeuvre bouleversante: de la sobriété, des dialogues brefs, naturels, pudiques, un jeu d'acteurs contenu, des mouvements d'appareil discrets, des cadrages délibérément prévisibles, une musique d'accompagnement sans prétention artistique: on donne au spectateur du quotidien sensible, de l'émotion simple et parcimonieuse. Et ça marche.
Le roman d'Olivier Adam, lui, présente un style sans fioriture, comme on dit. Comprenez: des phrases de six mots en moyenne, un présent omniprésent, un ton le plus neutre possible (parataxe de rigueur), et quelques longues énumérations, en fait des listes de courses détaillées. Bizarrement, cette apparente économie de moyens n'est pas au service de la densité: au contraire, même avec peu de phrases dans les chapitres et peu de mots dans les phrases, l'auteur en fait des tonnes, tout est constamment surligné, on assiste à une gigantesque mise à plat de sensations et d'idées, beaucoup se réduisant à de vieux clichés: la jeunesse est perdue, les bac+5 sont puants et cyniques, les caissières de supermarché sont sensibles mais pas malines et donc se font humilier en permanence.
Que l'on prenne l'ensemble ou le détail, on s'aperçoit que le film gomme tout ce qu'il y avait de lourd et exploite intelligemment tout ce qui était à peine ébauché dans le roman: le récit d'Olivier Adam fait du sur-place (même les révélations fracassantes de la fin sont noyées dans un discours terne), le film de Lioret propose une belle évolution souterraine; d'un côté le misérabilisme le plus complet (les principaux personnages sont certes pitoyables, mais jamais attachants), de l'autre une justesse du regard qui rend cette famille ordinaire poignante dans la détresse; dans le film, on ressent les choses sans les dire tandis que dans le roman, on dit les choses en pleurant, on tourne les pages de l'album photos avec nostalgie et on précise que la cliente bourgeoise est "méprisante" et que papa à sa façon est "extraordinaire".
Ceux qui voudront préférer le roman diront qu'il offre une vision du réel plus dure et plus crue que le film. Sans doute. Mais on n'y croit pas une seconde. Faire de l'observation sociale sans concession, c'est bien; mais encore faut-il ne pas inventer de toutes pièces la réalité que l'on prétend observer, en peignant tout en noir et blanc. Juste un exemple: quand l'héroïne du film dit dans une soirée de jeunes sur-diplomés qu'elle est caissière, ça jette un froid, ça suscite une gêne. Logique. Mais quand c'est l'héroïne du roman qui dit la même chose dans les mêmes circonstances, "après ça personne ne lui adresse plus la parole". C'est effectivement plus radical _ et absurde: il se trouve que je connais des caissières de supermarché, leur vie n'est assurément pas toujours facile, mais non, en société elles ne sont pas des parias, des intouchables, des victimes que le premier venu écrase du talon. En fait le romancier s'en fout, des "vraies" caissières de supermarché: il préfère avoir sous la main des sacrifiées imaginaires, c'est plus "littéraire".
Sans vouloir généraliser, je crois que l'oeuvre d'Olivier Adam est caractéristique des travers d'une part de la littérature française contemporaine: craignant d'écrire une histoire trop simple, avec des personnages trop normaux et des événements trop marqués _ bref, craignant d'être apparentés à de la littérature facile, voire de la sous littérature, certains auteurs multiplient les flash back inutiles (jouer avec la temporalité, même quand ça ne sert à rien, ça fait toujours bien), les ambiances glauques, les personnages improbables, l'écriture fragmentaire. Voilà des scrupules qui n'ont pas (encore) trop envahi le cinéma, qui n'hésite pas à mettre en valeur des thèmes essentiels par un récit linéaire et des figures humaines.
Mais quand même: parfois, sur un titre commun, sur une adaptation cinématographique qui suit de près la sortie du roman, la confrontation est inévitable. Généralement, on constate assez vite que l'écrit permet plus de subtilité, de profondeur et d'approfondissement, tandis que l'image cinématographique a une force de frappe émotionnelle plus impressionnante. Et on dit: match nul.
Il arrive pourtant que la comparaison soit écrasante, et pas forcément en faveur des belles lettres. Prenons l'exemplaire Je vais bien, ne t'en fais pas , roman écrit par Olivier Adam en 2000 et adapté au cinéma par Philippe Lioret en 2006. La proximité de ces deux "versions" est d'autant plus évidente qu'Olivier Adam a collaboré à l'écriture du scénario et que la sortie DVD donne un second souffle au roman, massivement présent un peu partout en Pocket avec la photo de l'irrésistible Mélanie Laurent en couverture. Tout ça donne envie de comparer. Le résultat est étonnant.
Petit rappel pour les retardataires: de retour de vacances, une jeune fille apprend que son frère, dont elle est très proche, a quitté brusquement, et semble-t-il définitivement, la maison familiale, suite à une violente dispute avec son père. A partir de là: insupportable absence, silences pesants, isolement, interrogations, amours incertaines, secrets, avenir sans éclat, solitude, quête vouée à l'échec, tout est réuni pour une oeuvre bouleversante ou un navet dégoulinant.
Le film de Lioret opte pour l'oeuvre bouleversante: de la sobriété, des dialogues brefs, naturels, pudiques, un jeu d'acteurs contenu, des mouvements d'appareil discrets, des cadrages délibérément prévisibles, une musique d'accompagnement sans prétention artistique: on donne au spectateur du quotidien sensible, de l'émotion simple et parcimonieuse. Et ça marche.
Le roman d'Olivier Adam, lui, présente un style sans fioriture, comme on dit. Comprenez: des phrases de six mots en moyenne, un présent omniprésent, un ton le plus neutre possible (parataxe de rigueur), et quelques longues énumérations, en fait des listes de courses détaillées. Bizarrement, cette apparente économie de moyens n'est pas au service de la densité: au contraire, même avec peu de phrases dans les chapitres et peu de mots dans les phrases, l'auteur en fait des tonnes, tout est constamment surligné, on assiste à une gigantesque mise à plat de sensations et d'idées, beaucoup se réduisant à de vieux clichés: la jeunesse est perdue, les bac+5 sont puants et cyniques, les caissières de supermarché sont sensibles mais pas malines et donc se font humilier en permanence.
Que l'on prenne l'ensemble ou le détail, on s'aperçoit que le film gomme tout ce qu'il y avait de lourd et exploite intelligemment tout ce qui était à peine ébauché dans le roman: le récit d'Olivier Adam fait du sur-place (même les révélations fracassantes de la fin sont noyées dans un discours terne), le film de Lioret propose une belle évolution souterraine; d'un côté le misérabilisme le plus complet (les principaux personnages sont certes pitoyables, mais jamais attachants), de l'autre une justesse du regard qui rend cette famille ordinaire poignante dans la détresse; dans le film, on ressent les choses sans les dire tandis que dans le roman, on dit les choses en pleurant, on tourne les pages de l'album photos avec nostalgie et on précise que la cliente bourgeoise est "méprisante" et que papa à sa façon est "extraordinaire".
Ceux qui voudront préférer le roman diront qu'il offre une vision du réel plus dure et plus crue que le film. Sans doute. Mais on n'y croit pas une seconde. Faire de l'observation sociale sans concession, c'est bien; mais encore faut-il ne pas inventer de toutes pièces la réalité que l'on prétend observer, en peignant tout en noir et blanc. Juste un exemple: quand l'héroïne du film dit dans une soirée de jeunes sur-diplomés qu'elle est caissière, ça jette un froid, ça suscite une gêne. Logique. Mais quand c'est l'héroïne du roman qui dit la même chose dans les mêmes circonstances, "après ça personne ne lui adresse plus la parole". C'est effectivement plus radical _ et absurde: il se trouve que je connais des caissières de supermarché, leur vie n'est assurément pas toujours facile, mais non, en société elles ne sont pas des parias, des intouchables, des victimes que le premier venu écrase du talon. En fait le romancier s'en fout, des "vraies" caissières de supermarché: il préfère avoir sous la main des sacrifiées imaginaires, c'est plus "littéraire".
Sans vouloir généraliser, je crois que l'oeuvre d'Olivier Adam est caractéristique des travers d'une part de la littérature française contemporaine: craignant d'écrire une histoire trop simple, avec des personnages trop normaux et des événements trop marqués _ bref, craignant d'être apparentés à de la littérature facile, voire de la sous littérature, certains auteurs multiplient les flash back inutiles (jouer avec la temporalité, même quand ça ne sert à rien, ça fait toujours bien), les ambiances glauques, les personnages improbables, l'écriture fragmentaire. Voilà des scrupules qui n'ont pas (encore) trop envahi le cinéma, qui n'hésite pas à mettre en valeur des thèmes essentiels par un récit linéaire et des figures humaines.
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