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Comment se faire publier à coup sûr.

     
                                                                                          
    
     On dit souvent que se faire publier relève du parcours du combattant, que le chemin qui mène à la gloire littéraire est étroit et douloureux, que la désillusion sera de toute façon au bout du voyage. Que nenni! Amateurs isolés serrant votre manuscrit dans vos petits bras tremblants, n'écoutez point tous ces sinistres drôles, ces jaloux. En fait, se faire publier est simple. Aussi simple qu'un Livre dont vous êtes le héros. Alors... à vous de jouer! Saurez-vous relever le défi?

     Vous voici, jeune et plein(e) d'espoir, au seuil de la palpitante aventure de la Publication. Votre équipement de départ: un manuscrit écrit par vous avec intelligence et sensibilité des mois durant, que vous rêvez, bien sûr, de voir publier aux prestigieuses éditions Gallimort. Allez au numéro 1 si vous vous sentez prêt. Si vous ne vous sentez pas encore prêt, allez au 8.

 1) Si vous vous appelez Laurent (ou Laurence) Gallimort, fils (ou fille) de Gaston Gallimort (PDG et directeur éditorial des éditions Gallimort), allez au 20. Si vous portez un autre nom, rendez vous au 2.
 2) Habitez-vous Paris? Si oui, passez au 16. Sinon, rendez vous au 9.
 3) Monsieur Gallimort en personne vous reçoit dans son fumoir aux murs lambrissés. Quelle émotion. "Formidable, votre bouquin!" s'écrie-t-il en vous tapant sur l'épaule (ou sur la cuisse si vous êtes une femme). "Mais, reprend-il en plissant les yeux, il y a un petit problème: vous êtes ignoré du public, et soit dit entre nous pas terriblement télégénique. Or il se trouve qu'un de nos plus célèbres écrivains-maison est en panne en ce moment...Vous saisissez?" Oui, vous avez compris: Monsieur Gallimort vous propose de n'être qu'un "nègre" littéraire. Acceptez-vous avec enthousiasme (12) ou refusez-vous avec dignité? (14)
 4) Encore raté! Tu ne comprends pas que personne n'en veut, de ta croute fadasse? Dégage, on t'dit!... Mais si contre tout bon sens tu persistes dans cette voie, as-tu au moins un blog très fréquenté? Si c'est le cas, va au 18. Dans le cas contraire, va au 10.
 5) Fin de l'aventure: votre vie est vraiment minable, jamais vous ne serez écrivain. Vous êtes tellement désespéré(e) que vous parlez de vos malheurs au (à la) premier(e) venue(e), qui se trouve être très attentif(ve) et incroyablement séduisant(e): vous avez raté la gloire littéraire, mais vous venez de rencontrer le Grand Amour! Hasards magiques de la vie! (cela dit, inutile de s'emballer: vous divorcerez dans une dizaine d'années, comme tous les autres).
 6) Eh! Tu te prends pour qui? Tu crois avoir écrit un chef d'oeuvre, comme les autres petits péteux? tsss..., de toute façon, Sophocle, Dante et Faulkner, c'est complètement dépassé, mec, tu devrais le savoir. Allez, on te laisse une chance: va vite au 19 pour savoir ce que vaut vraiment ton brouillon.
 7) Driiing!... "Hein? quoi? Je dormais? Ce n'était donc qu'un rêve?!"... Evidemment, pauvre tache. Tu croyais que c'était si facile que ça, de publier un livre? Allez, recommence au 1, et cette fois ne rêve pas trop.
 8) Et alors? Vous croyez que c'est en relisant 1000 fois votre manuscrit ou en le laissant dormir dans un tiroir que vous allez être publié un jour? Un peu de courage, que diable! Allons! Lancez-vous, mon vieux (ma vieille)! Hop! Pas d'histoire: reprenez au 1.
 9) Avez-vous des amis et/ou relations parmi les gens un tant soit peu intéressants (lecteur dans une maison d'édition, écrivain, critique influent, Dalaï-Lama avant les J.O.) ? Faites valoir votre atout pour parvenir au 17. Si vos amis et relations sont désespérément normaux, rendez vous au 11.
 10) Alors là, c'est mort de chez mort. Que choisissez-vous maintenant? Reprendre votre petite vie minable de non-écrivain (5) ou vous suicider tout de suite (15) ?
 11) L' oeuvre que vous avez écrite vous paraît-elle être un savant dosage de Sophocle, Dante et Faulkner (6), ou s'agit-il plutôt d'un savant dosage de Sim et Mathilda May? (13
 12) Parfait! L'affaire est conclue! Fin euphorique de l'aventure: vous avez renoncé à tous vos idéaux artistiques, mais vous vivez enfin de votre plume, en rédigeant des livres de commande à chaque fois plus abjects. Bravo! 
 13) Ben voilà: vous avez envoyé votre daube par la poste, et 5 mois plus tard, les éditions Gallimort vous ont fait parvenir une lettre de refus type. Vous vous en tirez à bon compte cette fois. Mais qu'on ne vous y reprenne plus. Allez! ... ouste! Si toutefois vous voulez encore tenter votre chance, mais cette fois dans une maison d'édition plus modeste, allez au 4.
 14) Aussitôt deux gorilles font irruption dans le fumoir enfumé. "Virez-moi ce con", dit seulement Monsieur Gallimort. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, vous êtes jeté sans ménagement dans les escaliers, sous les huées de tout le personnel des établissements Gallimort. Eh oui! voilà comment on gâche toutes ses chances en se montrant trop gourmand. Que cela vous serve de leçon. Suivez donc votre destin de loser au 10.
 15) Hurlant à la face du ciel un retentissant "fuck the littérature!", vous vous jetez du premier étage et vous vous foulez le poignet. Vous aurez été nul jusqu'au bout; c'est à peine croyable, un raté pareil. Allez donc reprendre votre petite vie minable au 5.
 16) Oui, d'accord, mais que faites vous de vos journées à Paris? Vous visitez le Musée des Arts Premiers en boucle (et dans ce cas, votre aventure s'arrête là: ce n'est pas en étant cultivé que vous réussirez, pauvre besogneux!) ou vous passez le plus clair de votre temps dans des soirées mondaines, à vous saoûler avec les directeurs de collections les plus en vue? (et dans ce cas: cap sur 17)
 17) Bien! Bien! Votre torchon va être lu attentivement, c'est déjà ça. Mais rien n'est encore gagné. Pour connaître la valeur exacte de votre oeuvre, allez au 19.
 18) Et alors? Tu croyais que ça allait t'avancer à quelque chose, d'avoir un blog? Que quelqu'un allait te remarquer? Tout le monde a un blog de nos jours, et tout le monde s'en fout, du blog des autres! Alors le tien, tu penses! Cours au 10 sans te retourner.
 19) Munissez vous d'un dé à 20 faces, et faites 3 lancers. Le premier lancer correspond à la qualité littéraire de votre manuscrit, le deuxième à son "actualité" (est-il en phase ou non avec son époque?), et le troisième à la vivacité d'esprit du garçon sous-payé et surmené qui officie au service des manuscrits. Si vous obtenez 3 "20" consécutifs, allez au 3; si vous obtenez toute autre combinaison (par exemple 20-20-19), rendez vous au 13.
 20) Félicitations!! Une oeuvre aussi remarquable, novatrice et questionnante, jamais les Editions Gallimort n'auraient pu s'en passer! Un radieux avenir s'offre à vous, et ma foi, c'est parfaitement mérité! Que tous les jeunes écrivaillons de France et de Corse prennent donc modèle sur vous! Allez savourer votre bonheur au 7.
 
 

 

Marco · 3186 vues · 33 commentaires
25 Mar 2008

Quand homo politicus se rêve en homo poéticus

                                                                                                 
                                                                               
    
     L'excellent site Babelio ayant relancé son opération "Masse critique" (une critique en échange d'un livre offert, mmmm, la bonne affaire), j'en ai de nouveau profité pour lire de près un livre que je n'aurais pas eu l'idée d'acheter (ou même d'emprunter) par moi-même. Cette fois, c'est Hôtel de l'insomniede Dominique de Villepin, qui fut à une époque premier ministre, une époque fort lointaine à la vérité, presque oubliée, vous savez, avant la Rupture.

     Le secret avait été bien gardé, attention au scoop: Dominique de Villepin, autant par nature que par fonction, était insomniaque à l'Hôtel Matignon, et à la faveur de la nuit il se livrait à toutes sortes de considérations et rêveries, sur des sujets aussi variés que les départs, les pays du monde, les destins de dizaines d'écrivains, les fonctions de l'Art, la guerre, les voyages périlleux, la quête de soi... bref, dans ces instants de solitude, il s'intéressait à tout... sauf à la politique. 

     La politique, il en parle bien sûr, mais par brèves allusions ou en creux, et sur le ton du sage désenchanté: on apprend par pettites touches que les sondages sont foireux, que les rumeurs calomnieuses sont monnaie courante, que l'action d'un gouvernant est le plus souvent illusoire, que la tentation de la médiocrité et du compromis est constante. Alors, comment tenir le coup quand on doit affronter tout ça deux années durant? M. de Villepin avait touvé le bon truc: il se shootait, en douce, à la littérature. De ses trips nocturnes, il nous a ramené un livre (car il est comme ça, Dominique: généreux), une longue méditation composée de courts paragraphes, à lire avant de s'endormir (ce n'était sans doute pas fait exprès, mais le fait est que ce livre est excellent contre les insomnies).

     "L'Art et la littérature élèvent-ils là où le pouvoir rabaisse?" (p.149). A cette cruciale question, notre auteur répond à chaque page: oui! oui! oui! oui!  Ce qui lui permet de balancer implicitement à tous ceux qui le croient amer de n'être pas devenu président de la République: même pas mal! de toute façon, la politique, c'est nul! moi, c'est l'Art qui me fait kiffer! Ce qui donne, de façon plus élégante: "Je crois à cette habitation humaine et plus qu'humaine, qu'est l'habitation poétique." (p.191)

     Bon, l'ironie est facile, je sais. En réalité, la démarche de l'auteur est loin d'être inintéressante, la littérature vue par un homme qui fut (presque) au sommet de l'Etat, un homme englué donc dans le pragmatisme et qui décide d'écrire un "carnet de résistance" (p.194) au sein même de son ministère, voilà de quoi susciter la curiosité. De même, il n'y a pas à (trop) douter de la sincérité de l'entreprise: tant d'évocations d'univers artistiques montrent une indiscutable soif de culture... Mais... mais précisément, on assiste à un incroyable étalage de culture, avec tous les travers habituels.

     L'écriture de Dominique de Villepin, en premier lieu, est celle d'un grand lecteur qui prend la pose. Il ne dit pas qui est Rimbaud et l'impact que la trajectoire du voleur de feu a pu avoir sur son propre parcours, il nous dit plutôt: voyez comme je parle bien de Rimbaud, voyez comme je suis en communion avec sa poésie, voyez comme lui et moi nous sommes proches _ de vrais frères! Les envolées lyriques n'arrangent rien à l'affaire: "Ah! Etre aventurier, explorateur ou chasseur de méridiens!". La prose de l'ex-premier ministre est par ailleurs mesurée, absolument classique, lardée de rythmes binaires ou ternaires en veux-tu en voilà, avec des couples noms/adjectifs infiniment prévisibles, comme une rédaction très appliquée; à la limite, si c'était pour évoquer Lamartine ou Honoré d'Urfé, pourquoi pas? mais pour plonger dans les consciences d'écrivains tortueux et/ou flamboyants comme Char, Michaux, Pessoa... c'est un peu court. Ajoutons une tendance à s'exprimer par maximes définitives pour proclamer des vérités quelque peu usées (entre autres:"La blessure est féconde quand elle nous ouvre à de nouvelles naissances", p. 178), et nous nous trouvons en présence d'une démonstration qui manque cruellement de légèreté, genre: oui, moi aussi, je pourrais être écrivain! On le sent à deux doigts de se métamorphoser en Chateaubriand: si nos vies ne sont pas assez poétiques, poétisons nos vies!

     Cette culture étalée dans toute sa diversité devient vite une culture dispersée; et de la dispersion à la superficialité, le pas est vite franchi. Quand on connaît mal l'artiste dont il est question, ses notations peuvent être passionnantes sur le fond (pour ma part, l'évocation de Vaché p. 145-147 m'a beaucoup intéressé), mais dès qu'il s'attaque à des "incontournables", il peine à dépasser le stade de la fiche scolaire: on apprend ainsi p.65 que les personnages de Kafka se perdent dans des labyrinthes sans issue (ah bon?), ou que les poèmes de Baudelaire mettent en scène les aspirations contradictoires de l'humanité (ah ben ça alors!). Enfin, à trop brasser les souvenirs de lecture, on finit par être inexact: Monsieur de Villepin aurait peut être dû relire la fin de Si c'est un homme (survie paradoxale à l'infirmerie où sont parqués les mourants) plutôt que d'affirmer, p.182, que Primo Lévi, "malade, a été évacué, traînant misérablement sur les routes glacées avec quelque vingt mille autres déportés avant d'être libéré par les troupes soviétiques" ...

     Sensible à la littérature, assurément il l'est. Qu'il cherche dans ses lectures et ses voyages une saine distance par rapport aux servitudes de l'engagement politique, on ne peut qu'applaudir. Qu'il désire vivre plusieurs vies durant son existence est un beau projet. Mais qu'il confonde panache et affectation, admiration et mimétisme, voilà qui est dérangeant. Certains ont su conciler aventure politique et création littéraire, comme Senghor. Mais ils sont peu nombreux. Généralement, entre politique et poétique, il faut bien choisir un jour, on ne peut pas être à l'aise dans toutes les activités. Ou alors on s'expose à singer l'une ou l'autre...

     
     
     

    

     

     

     
    
Marco · 999 vues · 18 commentaires
15 Mar 2008

Le public veut de belles histoires


                                                      




    
     La littérature lumineuse, positive, celle qui vous remonte le moral, n'est certes pas forcément celle qui se vend le mieux: aux côtés de best sellers revigorants comme L'Elégance du hérisson de Barbery ou Ensemble c'est tout de Gavalda, on trouvera l'incroyable success story des lourdes et désespérantes Bienveillantes de Littell. Mais si on rappelle que la plupart des acheteurs ou emprunteurs des Bienveillantes ne l'ont pas lu jusqu'au bout (et même n'en n'ont lu qu'un tout petit bout), on sera bien obligé de constater que le public réclame, toujours et encore, de belles histoires.  

     Il faut bien s'entendre sur les termes: une "belle histoire" n'est pas nécessairement jolie et heureuse. Au contraire: la fin des histoires les plus attrayantes est endeuillée, de l'antique succés de Titanic à notre fameux Hérisson élégant. Mais différence majeure avec la littérature que l'on appelle (souvent un peu vite) nihiliste: à chaque fois on assiste à une "belle" mort, une mort sacrificielle, rédemptrice, féconde, bref une mort qui a le bon goût d'être justifiée. Une mort qui, loin d'être la faille et le scandale de la condition humaine, offre un sens supérieur. Crever d'accord, mais crever utilement, et si possible avec panache. C'est rassurant. Tellement rassurant que ça apparaît magnifique, et tellement magnifique que l'on ne remarque plus à quel point c'est une vision enfantine et artificielle, reposant entièrement sur le principe de la récompense.

     Et si grande est l'habitude de voir des happy end et des sacrifices probants, que la lecture ou le spectacle d'oeuvres sombres, closes et sans issue directe suscite de plus en plus de réticence, voire de rejet hostile. Les exceptions ne sont qu'apparentes: le public accepte encore les dénouements éventuellement glauques des thrillers plus ou moins gore, parce que ça fait juste partie des règles du jeu: c'est une noirceur codifiée, ludique, sans incidence sur la perception de la réalité; de même que de nombreux films ou romans "engagés" peuvent se permettre d'être durs du début à la fin: par la dénonciation de l'horreur, ils appellent à la mobilisation et à la lutte, ce qui implique un inaltérable optimisme. Mais Le Procès de Kafka? Proprement insupportable pour de nombreux élèves et étudiants, avec ce reproche étonnant: "c'est absurde! c'est lamentable! en plus le héros il se laisse condamner à mort à la fin, alors qu'il est innocent et qu'il n'a rien compris à ce qui se passait!" Et les jeunes gens aux idées très saines de disserter sur le psychisme défaillant de ce mauvais écrivain... 

     Autre exemple d'oeuvre qui crée un véritable malaise: le film de Guillermo del Toro Le Labyrinthe de Pan. En général, on privilégie l'interprétation politique ou proprement onirique, comme s'il s'agissait d'un film engagé ou d'une évasion par le rêve, ce qui est évidemment plus enthousiasmant que le véritable fil directeur du scénario: la pulsion de mort qui conduit une petite fille au désir de son propre anéantissement à travers de fausses épreuves et un pseudo sacrifice... Le suicide (notion qu'ignore intellectuellement l'enfance, mais qui n'en travaille pas moins sourdement l'enfance) sous la forme d'un conte de fée constamment perverti, une initiation à rebours: voilà qui rebute et qui fait dire à de nombreux spectateurs, indépendamment des qualités ou des défauts strictement esthétiques de l'oeuvre de Guillermo del Toro: "ce n'est pas un bon film", à traduire par: "c'est dégueulasse de nous raconter une histoire aussi ténébreuse!". On remarquera d'ailleurs que les responsables de la promotion étaient bien conscients du problème, puisqu'ils jugèrent bon de faire inscrire sur l'une des affiches officielles  la devise attendue par un public avide de lumière: "L'innocence est plus forte que le mal". Modèle de publicité mensongère: le film, du premier au dernier plan, montre que l'innocence est, par nature, broyée par le mal, et ce sans rémission...

     Attention! Je ne suis pas en train de me livrer à l'apologie de la littérature dépressive contre la littérature niaiseuse, la ligne de démarcation étant souvent franchie, et les oeuvres "lumineuses" comptant, aux côtés d'innombrables navets, quelques chefs d'oeuvre (Le Chant du monde de Giono, pour ne citer qu'un classique) . Simplement, je regrette que les oeuvres vraiment âpres, celles qui disent le malheur et le mal sans chercher à les convertir à tout prix en espérance, soient de moins en moins comprises. La littérature, du moins celle qui se vend et se lit, devra-t-elle être résolument consolante, inoffensive, et finalement belle _ belle jusqu'à l'absurde, à force de repousser l'inhumain?     

                                  
Marco · 1505 vues · 38 commentaires
07 Mar 2008