Sur une pas si lointaine planète...
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On peut avoir apprécié dans sa jeunesse Capitaine Flam ou Les Chevaliers du Zodiaque sans pour autant frétiller d'impatience à la première occasion de saut dans l'espace-temps ou de guerre inter-galactique. Ces nobles entreprises futuristes, ces explorations d'univers délicieusement inhospitaliers, nous les abandonnons bien souvent dans un coin de notre mémoire, parce que nous les rattachons au temps où nous avions encore un futur vaste comme le vaste monde. Il a bien fallu grandir, au point de ne plus être dupe de rien, et c'est désormais avec toute l'indulgence de la nostalgie que nous observons du haut de notre réalisme d'adulte les astéroïdes en feu.
En clair, la science fiction est rarement prise au sérieux. Oh on continue à bien l'aimer, la science fiction, bien sûr, en BD en DVD et puis tiens en roman aussi pourquoi pas, mais comme divertissement, évasion, passe-temps, parenthèse ludique. Et si la science fiction a le malheur de vouloir devenir très sérieuse, si elle prétend tout à coup s'élever au-dessus du voyage imaginaire, alors on dit que ce n'est plus vraiment de la science fiction: c'est plutôt de la politique-fiction, ou de la sociologie-fiction façon Le Meilleur des mondes ou Farenheit 451, du tout ce que vous voulez-fiction, mais certainement pas de la science fiction, hein, ah non alors! on ne va quand même pas griller des neurones en embarquant dans un trans-temporalisateur pour la 12° galaxie du Soleil Noir en l'an 12555...
Pourtant, certains auteurs sont prêts à créer des mondes où l'enfant n'est pas roi. Don Lorenjy est de ceux là. Ayant suivi (sur la fin) la genèse de son premier roman sur son blog Aria des Brumes (voir liens), j'ai naturellement voulu voir d'un peu plus près la planète qu'il nous promettait, et qui est maintenant entre mes mains, toute chaude (le roman est sorti mi-janvier 2008).
Chapitre 1, le lecteur débarque avec un commando surarmé sur Aria, petite planète bucolique qui échappe depuis trop longtemps au contrôle de Terraform, la méga-firme qui négocie les contrats délicats à coups de menaces et d'explosions localisées. Premier choc: le super commando se fait super exterminer sans avoir rien compris; Carl, le seul survivant, est sonné. Le lecteur aussi. Immersion immédiate, avec exotisme minimal et sentiment de perdition maximal. Recueilli par une petite communauté, Carl le tueur dopé-conditionné-robotisé devra apprendre à devenir humain; ça ne sera pas simple. Dit comme ça, on tiendrait un scénario efficace mais finalement assez facile et connu: humanité cool-écolo-mystique-communautaire contre complexe militaro-industriel cynique.
Seulement voilà: l'auteur a décidé que son lecteur est intelligent _ et ça, c'est une décision que le lecteur approuve volontiers. Pas de manichéisme, pas d'angélisme. Sur Aria règne un équilibre social presque utopique. La saveur du récit tient dans ce "presque": après le choc s'insinuent le malaise et l'incertitude, grâce à deux principes.
Le premier, c'est la présence sur Aria de "furets", petites créatures immatérielles qui parasitent goulûment le psychisme des habitants, au risque de les rendre fous. On peut et il faut apprendre à cohabiter avec son "furet", qui apparaît dès lors comme un Alien intériorisé ou un Horla apprivoisable. Outre les possibilités dramatiques que permet cette trouvaille (peut être pas toutes exploitées, d'ailleurs), le lecteur peut rêver longuement sur cette nouvelle version de "Je est un autre".
Le deuxième concerne le système de personnages, particulièrement élaboré: loin d'apparaître homogène, la population d'Aria se divise en différents districts, eux mêmes partagés entre différentes factions, elles mêmes déchirées par des rivalités souterraines entre individus, eux mêmes fréquemment tourmentés par leurs contradictions internes. De ce fait, la vérité est multiple, glissante, les sauveurs peuvent se révéler être des agresseurs et vice-versa, les sages sont agités de passions douteuses et ceux dont viendra peut être le salut de la communauté vivent en marge de la communauté. Au total une vingtaine de personnages avec chacun ses propres préoccupations, complexes mais toujours clairement exprimées.
Le revers de la médaille: plusieurs chapitres sont consacrés à de longues conversations, où chacun expose ses vues. Certes ces bavardages sont assumés ("ainsi parle Shepher, sans rechigner au plaisir des phrases"), ils mettent en valeur le déficit d'action dont souffrent les habitants d'Aria qui préfèrent se perdre en longs palabres plutôt qu'affronter la réalité, et ils donnent lieu à des scènes très réussies (celles de l'"Agora" virtuelle, notamment), mais le roman donne parfois l'impression de patiner dans ses (trop) nombreux dialogues. Autre gêne personnelle: de nombreuses formules orales m'ont ramené brutalement _ et à regret _ sur la planète terre: à côté du très convaincant juron "terrafoutre!", on trouve de trop connus et un peu naïfs "rigolo", "youpi", "on peut se tirer fissa" etc. Je reconnais pourtant que ce n'est pas pace que l'on se trouve sur Aria que la rigolade doit être proscrite, il n'y a pas de raison d'être plus coincé au fin fond de la galaxie que chez soi, c'est vrai. Mais quand même. Bref: doit-on créer un langage inédit pour un univers nouveau? Le débat est ouvert.
Ces quelques réticences sont de toute façon balayées par un style vif, souvent inventif, avec des déplacements subtils de points de vue au cours d'un même chapitre. Don Lorenjy n'hésite pas à enrichir un imaginaire déjà dense par différents réseaux d'images, parfois inattendues, avec une prédilection pour la métaphore canine, en jouant sur toute la gamme: du chien famélique à la bête enragée, l'humanité à reconquérir doit décidément passer par l'instinct animal...
Alors, qu'il s'agisse finalement de science fiction ou de "philosophie fiction" ou de récit initiatique ou de rêverie sur un possible de l'humanité, peu importe. Pour rejoindre les Brumes d'Aria, il faut et il suffit au lecteur de se laisser entraîner par son furet: il connaît le chemin.
En clair, la science fiction est rarement prise au sérieux. Oh on continue à bien l'aimer, la science fiction, bien sûr, en BD en DVD et puis tiens en roman aussi pourquoi pas, mais comme divertissement, évasion, passe-temps, parenthèse ludique. Et si la science fiction a le malheur de vouloir devenir très sérieuse, si elle prétend tout à coup s'élever au-dessus du voyage imaginaire, alors on dit que ce n'est plus vraiment de la science fiction: c'est plutôt de la politique-fiction, ou de la sociologie-fiction façon Le Meilleur des mondes ou Farenheit 451, du tout ce que vous voulez-fiction, mais certainement pas de la science fiction, hein, ah non alors! on ne va quand même pas griller des neurones en embarquant dans un trans-temporalisateur pour la 12° galaxie du Soleil Noir en l'an 12555...
Pourtant, certains auteurs sont prêts à créer des mondes où l'enfant n'est pas roi. Don Lorenjy est de ceux là. Ayant suivi (sur la fin) la genèse de son premier roman sur son blog Aria des Brumes (voir liens), j'ai naturellement voulu voir d'un peu plus près la planète qu'il nous promettait, et qui est maintenant entre mes mains, toute chaude (le roman est sorti mi-janvier 2008).
Chapitre 1, le lecteur débarque avec un commando surarmé sur Aria, petite planète bucolique qui échappe depuis trop longtemps au contrôle de Terraform, la méga-firme qui négocie les contrats délicats à coups de menaces et d'explosions localisées. Premier choc: le super commando se fait super exterminer sans avoir rien compris; Carl, le seul survivant, est sonné. Le lecteur aussi. Immersion immédiate, avec exotisme minimal et sentiment de perdition maximal. Recueilli par une petite communauté, Carl le tueur dopé-conditionné-robotisé devra apprendre à devenir humain; ça ne sera pas simple. Dit comme ça, on tiendrait un scénario efficace mais finalement assez facile et connu: humanité cool-écolo-mystique-communautaire contre complexe militaro-industriel cynique.
Seulement voilà: l'auteur a décidé que son lecteur est intelligent _ et ça, c'est une décision que le lecteur approuve volontiers. Pas de manichéisme, pas d'angélisme. Sur Aria règne un équilibre social presque utopique. La saveur du récit tient dans ce "presque": après le choc s'insinuent le malaise et l'incertitude, grâce à deux principes.
Le premier, c'est la présence sur Aria de "furets", petites créatures immatérielles qui parasitent goulûment le psychisme des habitants, au risque de les rendre fous. On peut et il faut apprendre à cohabiter avec son "furet", qui apparaît dès lors comme un Alien intériorisé ou un Horla apprivoisable. Outre les possibilités dramatiques que permet cette trouvaille (peut être pas toutes exploitées, d'ailleurs), le lecteur peut rêver longuement sur cette nouvelle version de "Je est un autre".
Le deuxième concerne le système de personnages, particulièrement élaboré: loin d'apparaître homogène, la population d'Aria se divise en différents districts, eux mêmes partagés entre différentes factions, elles mêmes déchirées par des rivalités souterraines entre individus, eux mêmes fréquemment tourmentés par leurs contradictions internes. De ce fait, la vérité est multiple, glissante, les sauveurs peuvent se révéler être des agresseurs et vice-versa, les sages sont agités de passions douteuses et ceux dont viendra peut être le salut de la communauté vivent en marge de la communauté. Au total une vingtaine de personnages avec chacun ses propres préoccupations, complexes mais toujours clairement exprimées.
Le revers de la médaille: plusieurs chapitres sont consacrés à de longues conversations, où chacun expose ses vues. Certes ces bavardages sont assumés ("ainsi parle Shepher, sans rechigner au plaisir des phrases"), ils mettent en valeur le déficit d'action dont souffrent les habitants d'Aria qui préfèrent se perdre en longs palabres plutôt qu'affronter la réalité, et ils donnent lieu à des scènes très réussies (celles de l'"Agora" virtuelle, notamment), mais le roman donne parfois l'impression de patiner dans ses (trop) nombreux dialogues. Autre gêne personnelle: de nombreuses formules orales m'ont ramené brutalement _ et à regret _ sur la planète terre: à côté du très convaincant juron "terrafoutre!", on trouve de trop connus et un peu naïfs "rigolo", "youpi", "on peut se tirer fissa" etc. Je reconnais pourtant que ce n'est pas pace que l'on se trouve sur Aria que la rigolade doit être proscrite, il n'y a pas de raison d'être plus coincé au fin fond de la galaxie que chez soi, c'est vrai. Mais quand même. Bref: doit-on créer un langage inédit pour un univers nouveau? Le débat est ouvert.
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